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Séropositifs du Continent africain : Entendre leurs cris avant d’agir
10 octobre 2010 (survivreausida.net)
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Sandra : On discute avec Ousmane et on va parler de ses souvenirs d’Afrique. La première fois que tu as quitté l’Afrique, tu étais triste ou heureux ?
Ousmane : Heureux. Parce que je ne quittais pas l’Afrique pour une raison je dirai de tristesse. C’est juste quitter l’Afrique pour une raison de travail, et aussi d’un rêve que j’ai réalisé, c’est-à-dire que ma première fois d’atterrir sur le sol européen, donc en France, ce qui n’est pas donné à tout le monde en Afrique et de plus encore l’être grâce à la danse, pour moi, c’était vraiment la mission accomplie.
Sandra : Quand tu retournes en Afrique c’est pour voir ta famille seulement ?
Ousmane : Oui pour voir ma famille et pour mes projets. J’ai quand même pas mal de projets avec mon association que j’ai lancée aujourd’hui on ne parle plus de danse, on parle plus de solidarité, de soutien scolaire, et pas mal d’autres projets de production musicale, donc du coup, c’est aussi pour voir comment ça marche et qu’est-ce qu’il faut faire, quels sont les besoins de cette jeunesse-là dans mon quartier, les besoins des enfants, les petits frères qui sont à l’école primaire, qui pensent que nous, on est là où on est parce que, on a consacré tout notre temps à l’art. Alors que bon, quelque part, c’est parce qu’on a donné tout ce qu’on pouvait pour l’école. Sauf que, pour faute de moyen, on a dû arrêter à un moment donné, mais pour eux, nous, on est là pour justement les amener déjà à aimer l’école, et aussi à persévérer et comprendre qu’en fait, atteindre notre niveau ou faire comme nous, il va falloir bosser, il va falloir donner tout pour l’école et c’est un peu ça aujourd’hui le but de mon association. Et c’est un besoin de temps en temps que je retourne pour rebooster déjà ceux qui sont là-bas et aussi permettre, ramener de quoi, pouvoir continuer l’association.
Sandra : Mais pourquoi est-ce que tu te consacres tant aux jeunes ? Et pourquoi pas aux personnes de ton âge, ou plus âgées ? Pourquoi… pour toi les jeunes, c’est important pour toi.
Ousmane : Les jeunes, c’est important parce que les jeunes c’est la relève. Et aujourd’hui, il faut dire que, comme je disais, je fais parti de la génération Sankara, et être de la génération Sankara, ça suppose que, avoir l’esprit jeune et avoir l’esprit tourné vers la jeunesse, parce que c’est qu’avec la jeunesse qu’on peut tout faire, c’est qu’avec la jeunesse qu’on peut avancer, qu’on peut faire changer les choses, vraiment. Et donc du coup pour moi c’est vraiment amener les jeunes, à ne pas tomber dans le panneau aujourd’hui du système. C’est-à-dire que tomber dans le panneau du système, c’est quoi ? C’est de se laisser abrutir l’esprit, dans la vie, seule la richesse compte. Certes, l’argent est important à un moment donné, mais ce n’est pas une obligation, on peut être riche, mais riche en donnant. En donnant de son temps. En donnant de sa connaissance. Mais pas riche en ayant de l’argent amassé dans une banque, et en se foutant des autres. C’est dire que, voilà en jetant de la bouffe à la poubelle, alors qu’il y en a d’autres qui en ont besoin, il y en a qui crèvent de faim. Pour moi, c’est important de faire comprendre à cette jeunesse-là, que s’il faut se dire qu’on est riche demain, que cette richesse-là puisse permettre à ceux qui n’en n’ont pas, de aussi jouir des faveurs de la vie. Pour moi, c’est un peu ça ma lutte. C’est vraiment conscientiser cette jeunesse-là à se réveiller et à penser plus à une Afrique développée, éblouie.
Sandra : Quand tu retournes au Burkina tu es heureux ?
Ousmane : Je suis heureux parce que comme à chaque fois, il faut dire que moi au départ, je n’ai jamais voulu rester pendant des années ici. J’ai pris cette décision parce que j’ai connu le Comité des familles, et j’ai aussi rencontré une personne que j’aime ici. Mais sinon, moi ma vie, elle était basée en Afrique, je préférais ma vie, venir passer trois mois ici et repartir, rester trois mois avec mes jeunes là-bas, pourquoi ? Parce que chaque fois que je venais ici, j’acquérais une expérience et pour moi il était important de repartir et de partager cette expérience-là avec cette jeunesse de là-bas et je pense que c’est ce que je ferais même si je repars dans un an, c’est toujours de l’expérience que j’acquerrais et de l’expérience qui va servir à ceux de là-bas qui n’ont pas la chance en tout cas de venir ici et de voir les choses, de pouvoir se former, de pouvoir, avec mon humble contribution arriver à leur donner ce que je sais, ce que j’apprends ici en fait. Donc pour moi c’est important et c’est avec plaisir. Donc quand je repars pour ça, déjà c’est un bonheur.
Sandra : Mais tu es quand même heureux en France ?
Ousmane : Oui je suis heureux en France parce que j’ai une famille, enfin j’ai le Comité des familles qui est là, qui pour moi est très important, je me sens bien au Comité des familles. Je me sens bien dans mon couple. Mais n’empêche que pour moi en fait, tout africain, on va dire né ici, mais étant africain, dont les parents sont africains, doit se dire une seule chose, c’est que l’Afrique a besoin d’eux, de nous tous en fait. Et pour moi c’est ça. C’est très important, même si je suis heureux ici, je pense que je le suis encore plus encore en Afrique. Parce que l’Afrique, c’est chez moi, je me sens à l’aise en Afrique, je souris tous les jours en Afrique, comme je disais à ma femme, une fois, elle est venue me rendre visite en Afrique pour connaître un peu l’Afrique tout ça, le Burkina. Et elle me dit mais pourquoi tu n’es pas comme ça à Paris ? Je dis mais je suis comment ? Elle me dit mais ici tu souris, tu es heureux mais tu n’es pas du tout pareil à Paris. Je lui ai dit, écoute, chez moi c’est Ouagadougou. Je suis né à Ouaga, j’ai grandi à Ouaga. J’ai tout à Ouagadougou. J’ai mes racines à Ouagadougou. Et quand je suis ici, je ne sais pas, je sors un peu de la vie compressée de Paris. Et j’arrive dans un endroit où tout le monde est souriant. Tu ne peux pas ne pas sourire en Afrique. Même si tu le peux, tu le fais exprès, tu vas sourire à force de rencontrer des gens qui sourient, du matin au soir, même n’ayant rien en poche. À Paris si je me permets de sourire à tout le monde, on me traitera de fou. Et moi je ne suis pas un fou. Donc c’est ça aussi la différence. Et ce n’est pas une question de dire que je suis heureux ici ou là-bas, c’est juste une question d’ouverture, c’est une façon de voir la vie, c’est ça qui change, entre les deux continents.
Sandra : Être séropositif au Burkina et en France, quelles différences ?
Ousmane : Il y a une très grande différence. Déjà chez nous en Afrique, le traitement existe mais l’accès n’est pas donné à tout le monde. Déjà pour aller le chercher, il faut vraiment ramer. Pour ceux qui sont en ville, c’est plus ou moins facile, mais pour ceux qui sont en province, ce n’est pas évident, donc du coup je me dis que déjà, à partir de là, ce n’est pas du tout pareil. Pour ce qui est du reste, les examens et autres, ça, c’est le patient qui le prend en charge, alors qu’ici en France, pour une personne en tout cas qui fait les démarches nécessaires pour, une personne séropositive est prise en charge totalement.
Sandra : Et toi, qu’est-ce que tu fais pour aider les personnes séropositives en Afrique ?
Ousmane : Pour l’instant, toutes les actions que je fais ici au Comité, profitent de très loin aux gens d’Afrique. Parce que pour ceux qui vont chercher l’information, ça compte aussi. Pour l’instant, pour ce qui concerne l’Afrique, hormis mon association que j’ai mis en place là-bas en fait, je n’ai vraiment pas de rapport direct avec une association de lutte contre le VIH en Afrique, j’ai des projets avec une association en place là-bas, mais pour l’instant ce n’est pas un projet concrétisé. Après, pour ce que moi j’espère pouvoir faire, si en tout cas demain j’ai les pouvoirs de le faire, c’est surtout dans la sensibilisation. C’est surtout, ressortir le nouveau visage du VIH en 2010, comparé il y a les années quatre-vingt, ce n’est pas du tout pareil. Il faut dire que jusqu’en 2000 la prévention est restée telle, donc c’est toujours la prévention des années quatre-vingt qui était toujours là, tout ça, pour les jeunes et alors que bon voilà, les choses changent, il y a l’évolution de la médecine, tout ça. Je me dis quand même, qu’il est temps de changer la vision des choses vis-à-vis du VIH, surtout au sein de la jeunesse en Afrique.
Sandra : Et nous alors qu’est-ce qu’on peut faire pour aider les personnes séropositives qui sont en Afrique ?
Ousmane : Ce qu’il faut faire, c’est continuer en tout cas à parler en leur nom. C’est-à-dire faire des actions en leur nom. En tout cas les aider à ce que tout le monde puisse avoir accès aux traitements partout où que tu sois, en province, même où il n’y a pas de véhicule qui passe, que ceux qui sont là-bas, qui sont touchés par le VIH, puissent avoir le traitement, et aussi inciter beaucoup les gens à aller faire le dépistage parce que très souvent en Afrique, on sait qu’on est séropositif très tard, c’est-à-dire qu’au moment où vraiment la maladie a décomposé tout ton corps, que même après, quand tu as les traitements, tu n’arrives vraiment plus à retrouver ta forme et moi je me dis que c’est très important vraiment de tout faire pour que tout le monde puisse avoir accès au dépistage et aussi les soutenir comme on peut, c’est-à-dire que, parler, envoyer les informations nécessaires pour tout le monde, pour qu’enfin, les gens puissent s’informer de l’évolution du VIH. Ici c’est plus ou moins facile, enfin je dirai, pas tout le monde a accès à internet mais quand même la majorité a accès à internet tout ça. En Afrique c’est difficile. Beaucoup n’ont pas accès à internet et beaucoup n’ont pas été à l’école, donc du coup c’est très important déjà de réfléchir, à comment ces gens-là peuvent recevoir l’information, autre que les informations que nous avons aujourd’hui. Et aussi comment les aider à pouvoir accéder facilement aux traitements, sans pour autant en avoir honte, d’aller chercher son traitement, tout ça. Enfin pour moi je pense qu’il y a encore beaucoup à faire. Et j’espère que d’ici demain, ou après-demain, ou dans deux ans ou dans trois ans, cela va pouvoir se faire. En même temps je ne dirai pas qu’est-ce que vous, vous pouvez faire pour ceux qui sont en Afrique, quelque part je dirai aussi, qu’est-ce que ceux qui sont en Afrique veulent ou peuvent faire, pour que vous, vous puissiez entendre leur parole, entendre leur voix. Ca aussi c’est important, parce qu’il ne faut pas faire des actions qui iront dans l’oreille d’un sourd ou qui iront à des besoins de personnes bourgeoises, mais donner des besoins, c’est-à-dire qu’eux, les écouter déjà. Et savoir quels sont leurs vrais besoins et quels sont leurs cris, leurs appels. Voilà, c’est un peu ça. Parce que nous, on manque aussi de ça, je me dis que quelque part, tant que nous, nous n’avons pas leur cri, on n’entend pas leurs appels, on ne peut rien faire pour eux donc je me dis quand même que la balle est dans les deux camps.
Transcription : Sandra Jean-Pierre