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La fabrique de la culture : Auto-Tune, le logiciel qui gomme les couacs et les ratés
30 juin 2009 (Le Monde)
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Quel point commun y a-t-il entre la pop star Britney Spears, le rappeur chic Kanye West et son antithèse au visage tatoué Lil’Wayne ? Ces Américains donnent des concerts en France au début de juillet, ils figurent en continu dans les hit parades mondiaux. Ils sont surtout des champions d’Auto-Tune.
Ce nom barbare cache un logiciel de traitement du son qui transforme la voix, lui donne une sonorité métallique et réverbérée, à la façon d’un robot qui pleure. Ce logiciel a même fait des petits, comme Melodyne, utilisés dans presque tous les tubes récents.
Auto-Tune a été inventé en 1997 par la société Antares : il fait alors penser au vocoder, un traitement électronique utilisé dans les années 1970 par Kraftwerk ou Stevie Wonder, et plus récemment par Daft Punk. Auto-Tune permet des effets sonores, mais trouve d’emblée une autre utilité : corriger les fausses notes, explique Kore, producteur et DJ spécialisé dans le rap, le R’n’B et le raï (on lui doit le dernier tube de Magic System avec Khaled, Même pas fatigué). "Quand un artiste a du mal à franchir un registre, on peut monter ou descendre sa voix d’une octave grâce à la machine", précise Kore. L’industrie du disque a très vite compris qu’elle pourrait encore plus fabriquer des chanteurs, même s’ils chantent mal.
C’est l’avis de Philippe Tessier du Cros, producteur et ingénieur du son de référence dans le jazz et la chanson française. "Ce logiciel va bien à une époque qui met en avant des chanteuses plus sexy que compétentes." L’ordinateur répare alors les dégâts, comme on supprime sur une photo les rides d’une star ou l’acné d’un mannequin à peine majeur. Certains très bons chanteurs l’utilisent, mais pour des ajustements. Sting, par exemple, qui aime enregistrer dans les conditions du direct en compagnie d’autres musiciens. L’exercice est périlleux vocalement. Désireux de préserver la qualité émotive de l’enregistrement, Sting avoue recourir à Auto-Tune en cas d’accroc.
L’industrie musicale n’a pas toujours ces scrupules. Des artistes moins doués s’enregistrent systématiquement à travers Melodyne. "Cela lisse la voix, la prive d’une part de sa vie", déplore Philippe Tessier du Cros. Mais le gain de temps est précieux. D’autres l’utilisent aussi en concert, afin de pouvoir chanter juste tout en dansant beaucoup - une béquille aussi précieuse que le play-back. C’est le cas de Britney Spears, Madonna ou Beyoncé.
La musique classique n’est pas épargnée. "Ce n’est ni tabou ni nouveau, explique le musicologue Denis Morrier, enseignant au Conservatoire de Paris. Depuis les années 1950, les enregistrements classiques n’ont plus rien à voir avec le son réel. Le numérique n’a fait que démultiplier les possibilités. Karajan était un passionné de toutes ces technologies."
VOIX MÉCONNAISSABLE
Auto-Tune a encore gagné en notoriété grâce à un détournement artistique. Le logiciel servait à chanter mieux tout en le cachant. Il sert à présent à chanter autrement sans le cacher... "Lorsqu’on pousse la machine, on peut déformer la voix, explique Kore. Il ne s’agit plus de correction, mais de signature sonore."
Dès 1998, la chanteuse américaine Cher inaugure l’effet avec son titre Believe. Sa voix est méconnaissable, elle semble dérailler à chaque instant. Le succès est immense. Le Franco-Afghan Mirwais lui emboîte le pas avec son album solo Production (2000) et Music, qu’il a composé pour Madonna. Puis c’est le raï, en Algérie, qui fait un usage massif d’Auto-Tune.
Aujourd’hui, c’est le rap qui est le principal utilisateur du logiciel - Auto-Tune déforme plus la voix rappée que chantée. En France, les rappeurs Booba et Rohff l’ont beaucoup utilisé à la suite des pionniers américains T-Pain ou Lil’Wayne. Mais, en 2009, c’est Kanye West qui franchit la ligne jaune, en utilisant de bout en bout Audio-Tune dans son dernier album, 808s & Heartbreak, quitte à irriter ses confrères. Jusqu’à pousser Jay-Z, star du rap de la Côte est, à réclamer la mort du système dans Death of Auto-Tune. Le morceau, premier extrait de l’album The Blueprint 3, à paraître en septembre 2009, pastiche un chanteur déraillant et prône un retour aux vraies valeurs du rap : "Ceci est contre Auto-Tune, ceci n’est pas pour iTunes, ceci n’est pas une sonnerie de téléphone. (...) Hé les mecs vous chantez trop, remettez-vous à rapper."
Pour Kore, "les défis ont changé. Quand j’entends le dernier album de Britney Spears, je me dis que l’art de travailler la voix devient aussi important que chanter." Mais tout cela ne va-t-il pas trop loin ? Si, répond la télévision algérienne, qui a décidé d’interdire les morceaux avec Auto-Tune, au motif qu’ils mettent en danger le patrimoine du raï.
Odile de Plas avec Stéphane Davet