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Christian Saout | Didier Lestrade | Eric Favereau
Sida : Christian Saout et Didier Lestrade, interlocuteurs privilégiés du journaliste Eric Favereau
1er décembre 2004 (Libération)
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Christian Saout, président d’Aides, ne se veut pas fataliste, malgré un « repli » de la prévention : « On a appris à oser affronter les choses »
Par Eric FAVEREAU
L’association Aides, créée par Daniel Defert en 1984 après la mort de son compagnon, le philosophe Michel Foucault, est la plus importante association d’Europe contre l’épidémie. Elle « fête », aujourd’hui, ses 20 ans. Christian Saout, son président, revient sur la situation actuelle.
Aides fête ses 20 ans. Et aujourd’hui, on découvre des chiffres inquiétants sur la contamination gay en France. Un échec ?
Si cela s’amplifie et dure, on pourrait être face à un deuxième déni de l’épidémie, comme on a pu le connaître lors des toutes premières années du sida. Mais ce n’est pas fatal. Justement en vingt ans de travail, on a appris à oser affronter les choses.
Comment est-on arrivé là ?
En France, on est bon pour décrire, avoir des chiffres d’observation. Mais sur le comportement des personnes, nous ne sommes pas capables d’analyse. Ce qui est vrai mais cela vaut pour tout le monde , c’est que vivre vingt ans avec un bout de latex, c’est compliqué. Jusqu’à présent, dans l’histoire de l’humanité, on a plus ou moins réussi à affronter les épidémies, parfois assez rapidement avec des outils de type vaccins ou des outils prophylactiques. Là, c’est inédit, il n’y a pas de vaccin. Sauf le préservatif. On est dans le comportement. Est-ce qu’un discours de prévention est suffisant pour que les gens reprennent des comportements de prévention ?
Est-ce une faillite de la communauté gay ?
C’est une faillite collective : depuis les trithérapies, on s’est désintéressé de l’épidémie, et on n’a pas beaucoup communiqué. C’est le repli. En même temps, on donne des leçons à tous les pays d’Afrique sur le thème « Il faut que tout le monde soit impliqué, les entreprises, les églises, etc. » Chez nous, qui s’implique ? Dans ce grand déficit, il y a une responsabilité collective. Après ? Bien sûr, il reste le problème des gays. Ils ont changé. Aujourd’hui, ils sont très engagés dans le loisir, dans la visibilité, dans la reconnaissance sociale, mais peu dans la prévention, en tout cas c’est le constat que l’on fait. En même temps, les conditions de la socialité gay ont évolué. Auparavant, on allait faire de la prévention sur des lieux de rencontres extérieurs. Aujourd’hui, la vie gay est devenue une vie intérieure. Enfin, on sait que la prévention s’inscrit dans la durée. C’est bien de faire de l’information dans les boîtes gays, mais si on n’arrive pas à renouer d’une manière ou d’une autre le dialogue avec les gays sur ces questions, on n’arrivera pas à influer sur leur comportement.
On avance aussi le constat que le milieu associatif autour du sida est fatigué.
Ce n’est pas juste pour Aides. Nous allons plutôt bien. On sort d’états généraux où des choses importantes se sont passées. Plusieurs centaines de malades, pendant deux jours ont parlé. En même temps, c’est vrai, dans les faits, le changement n’est pas au rendez-vous. Les associations de malades existent, mais elles n’arrivent pas à faire école. Les responsables politiques parlent toujours de mettre le malade au centre du système de soins, mais à force de le dire, il n’est nulle part. Cela frise la récupération. Quand le ministre de la Santé dit qu’il faut être unis et qu’il salue les acteurs de la lutte contre le sida, il se paye de mots, car c’est lui qui est allé retirer à l’Assemblée l’amendement sur la protection des acteurs de la prévention. C’est vrai qu’il y a 1,3 milliard d’euros engagés sur le VIH en France. C’est bien, mais dans quel contexte ? Ça ne sert à rien d’avoir un financement public de haut niveau s’il n’y a pas derrière des décisions publiques de haut niveau. C’est ça qui nous manque : du courage.
Que peut faire Aides ?
Déjà, être un lieu de parole, où les gens viennent et parlent sans être jugés. On nous reproche ensuite de « gérer » des activités. Faut-il provoquer des actes de rupture ? Mais il faut trouver le bon thème, parce qu’il ne faudrait pas non plus qu’avec nos actes de rupture nous prenions la société française à rebours. J’entends, par exemple, le débat actuel sur la pénalisation de la transmission sexuelle du VIH. Certains disent que ce n’est pas si mal que cela de condamner des gens pour avoir contaminé d’autres. Que cela peut même être utile en prévention. Nous, nous savons qu’en santé publique, ça n’est pas le cas. C’est l’effet inverse qui est à craindre. Voilà un combat important. Je pense que personne n’en mesure la portée. Je voudrais que les juges, qui ont à traiter ces affaires, comprennent qu’ils doivent circonstancier leur jugement. Et ne pas tout confondre. Ainsi, ne pas dire à l’autre sa séropositivité, mentir et trahir... Ce n’est pas la même chose.
Le sida a, pour la première fois, été déclaré grande cause nationale.
Une bonne surprise. Mais on va voir ce que nous allons faire de cette grande cause. Parce que, en 2004, la grande cause, ce fut... la fraternité. Qui s’en souvient ? On va voir si nous sommes capables, nous associatifs, de faire la différence. On va voir si on est capable de relever le défi : s’unir sur des grandes valeurs, et faire du bruit contre le sida.
Sida : l’épidémie s’emballe chez les gays
Les chiffres montrent une explosion des contaminations par le VIH consécutives à des pratiques à risque chez les homos français.
Par Eric FAVEREAU
« C’est grave », juge Caroline Semaille, responsable de la cellule sida à l’Institut national de veille sanitaire (IVS). « Une catastrophe », ajoute Christian Saout, président de Aides. Quant au ministre de la Santé, Philippe Douste Blazy, vendredi soir devant les états généraux des malades du sida, réunis à l’occasion des vingt ans de l’association Aides, il a pu affirmer : « Le spectre des années noires réapparaît, l’épidémie est de nouveau incontrôlée chez les homosexuels. »
Lassitude. Pour la première fois, un ensemble de données et d’enquêtes concourt pour décrire une situation inquiétante dans la communauté gay en France, vis-à-vis du sida. « C’est d’autant plus grave, poursuit Caroline Semaille, que les homos ont été historiquement les porteurs les plus dynamiques du discours de prévention. » D’abord les données brutes : elles sont inédites, issues pour la première fois du nouveau système de déclaration obligatoire de l’infection à VIH, en France. Un système qui permet de comptabiliser le nombre de nouvelles infections déclarées, mais aussi de déterminer si la contamination est récente ou pas avec un test génétique (plus ou moins 6 mois). Selon l’IVS, « l’épidémie ne recule pas en France, en particulier chez les homosexuels et les femmes d’Afrique subsaharienne. Elle touche toujours l’Ile-de-France et les territoires d’outre-mer ».
Il y a autour de 6 000 nouvelles contaminations par an. Et l’IVS ajoute : « Les données épidémiologiques et les enquêtes comportementales indiquent que l’épidémie reste active chez les homosexuels masculins : ils représentent ainsi 22 % des nouveaux diagnostics en 2003-2004, dont la moitié s’est contaminée dans les six derniers mois. » « Ce dernier chiffre est impressionnant, analyse le Dr Semaille, cela montre qu’une bonne partie des contaminations est récente, ce que l’on ne savait pas. »
A ces données brutes, viennent se juxtaposer une série d’études de comportements. Qui confirment le relâchement des pratiques de prévention, mais surtout la multiplication des comportements à risques. On le savait et certains s’en alarmaient depuis quelques années. Avec le temps et l’arrivée des traitements , on a assisté à un relâchement. Comme une lassitude, devenue manifeste dès 2000. Les premières études (Baromètre Gay 2001) montraient « une baisse de la prévention, significative avec les partenaires occasionnels, en particulier dans la région parisienne (...) Il n’y a pas à proprement parler passage du non- risque au risque, mais plutôt une banalisation des prises de risque observées chez certains gays ». Sida Info Service confirmait : « De plus en plus de gays rejettent le tout capote. Il leur arrive de prendre un risque, ils ne se ruent plus pour faire un test, ils choisissent de ne pas paniquer en se jurant qu’ils ne recommenceront pas. » Les gays auraient en somme adopté des stratégies personnelles par rapport à la prévention.
L’enquête réalisée dans les lieux de rencontre gay en France, pour le Baromètre Gay 2002 (rendue publique cette année), « a souligné la persistance du relâchement de la prévention ». 53 % des répondants indiquent avoir eu plus de dix partenaires lors des douze derniers mois. « Avec les partenaires occasionnels, les pratiques à risque concernaient plus de la moitié des répondants pour la fellation avec exposition au sperme. Parmi eux, 92 % ont pratiqué un rapport anal non protégé ; un sur trois ne connaissait pas son statut sérologique. »
« Inhabituel ». Aujourd’hui, les épidémiologistes ont le sentiment que le relâchement s’est banalisé. Phénomène d’autant plus lourd de conséquences qu’avec le progrès des traitements, le nombre de séropositifs vivant en France augmente : plus de 100 000. « Ce qui nous inquiète, ce sont des données récentes que l’on a avec d’autres MST (maladies sexuellement transmissibles, ndlr), qui vont toutes dans le même sens », explique l’IVS. « La transmission de la syphilis continue malgré les campagnes d’information. La lymphogranulomatose vénérienne rectale, méconnue en France, est apparue en 2003. Des cas inhabituels de transmission de l’hépatite C ont été observés et les infections à gonocoque ont augmenté en 2003 après deux ans de baisse. Ces indicateurs confirment la reprise des pratiques à risque, insiste le Dr Semaille. Qui ajoute : Les séropositifs prennent plus de risques. Ils ont 2,6 fois plus de risques d’avoir des pénétrations anales que les séronégatifs. Comment ne pas être inquiet ? »
Sida : volontaires pour la contamination
Le documentaire « The Gift » se penche sur les conduites à risque chez les gays américains.
Par Eric FAVEREAU
Cela se passait le mois dernier au Centre culturel suisse de Paris. Didier Lestrade, fondateur d’Act Up Paris, avait fait venir une jeune Américaine, Louise Hogarth, auteur de The Gift (le Cadeau) un documentaire qui, depuis deux ans, est massivement diffusé dans tous les festivals gays et lesbiens du monde... sauf en France.
Le reportage dure une heure. Puis silence dans l’assemblée. Stupeur. Le film aborde la question des contaminations volontaires au sida dans la communauté gay américaine. Et raconte comment l’industrie du sexe a récupéré ses attitudes, par le biais de l’Internet et d’immenses partouzes payantes. « Mon point de départ, explique la réalisatrice, était de savoir pourquoi et comment des gays qui se sont protégés pendant des années arrêtaient de le faire. » Elle a enquêté et, peu à peu, découvert ces nouvelles pratiques. Des rencontres à risques, selon le principe « don’t ask, don’t tell » : les participants ne disent rien et on ne leur demande rien. Pas de préservatif. Et on baise, sans souci du statut sérologique de la personne. Cela peut aller plus loin encore, comme le montre le documentaire. Avec ce jeune qui n’en peut plus d’être séronégatif et qui, par le biais de petites annonces, cherche quelqu’un pour le contaminer. Il y a des réseaux entiers sur l’Internet qui favorisent ce genre de rencontres, avec tout un vocabulaire : « bug chaser » pour les séronégatifs qui cherchent à être contaminés, et « gift giver » désignant les séropositifs qui « donnent le cadeau de l’infection ».
Didier Lestrade écoute. Depuis des années, il se bat contre l’indifférence devant ces « comportements ». Fondateur d’Act Up, il a rompu, récemment, avec ses anciens amis, les estimant trop timorés sur ces questions. « Pourquoi ne parle-t-on, jamais de cela ? Pourquoi les associations de lutte contre le sida ne font-elles rien contre ces pratiques, se réfugiant derrière des principes de coresponsabilité. Pourquoi ce film n’a-t-il jamais été diffusé en France ? » Comme beaucoup de militants de la lutte contre le sida, il sait qu’il y a mille raisons qui peuvent expliquer ce relâchement des pratiques : la lassitude du préservatif, la pauvreté des moyens de prévention, la croyance qu’avec les trithérapies tout est plus facile, la nouvelle indifférence de la société. Mais il en ajoute une autre : « Je crois que nous, militants, trop centrés sur notre séropositivité, nous ne nous sommes pas assez préoccupés des séronégatifs... » Aujourd’hui, Didier Lestrade dit sa colère : « Qu’est-ce qu’on fait quand on sait qu’il y a des boîtes gays qui font des soirées où tout le monde s’est donné le mot : pas de préservatif ? On laisse faire en disant "c’est le choix de chacun" ? »