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Etats-Unis : moins de social, plus de pénal
14 janvier 2004 (AFRICA)
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À quoi sert la prison ? Comment la répression et la mise sous pression des populations précarisées sont-elles légitimées par l’État ? Existe t-il une approche alternative à la dynamique du « tout pénal » ? Tels sont les thèmes abordés par Loïc Wacquant le 15 septembre dernier à la Bourse départementale du Travail.
Sociologue français, s’inscrivant dans la lignée de Pierre Bourdieu, Loïc Wacquant est enseignant à l’Université américaine de Berkeley.
Le conférencier s’est attaché à exposer un diagnostic sur l’évolution du système judiciaire et carcéral aux USA, pays dans lequel il note une tendance à la diminution de l’État social au profit de l’État pénal.
L’État américain a surtout été un État charitable qui a émergé tardivement, à la faveur des luttes des Afro-Américains et des femmes. Mais contrairement au modèle français, les aides distribuées par l’État américain étaient catégorielles, ce qui ne manquait pas de stigmatiser les bénéficiaires.
Mais même cela n’était pas suffisant pour le patronat qui n’a cessé d’exercer des pressions pour restreindre les droits sociaux et obtenir que l’administration réserve désormais un traitement pénal aux problèmes sociaux. Un résultat parmi d’autres : le salaire minimum a baissé en valeur, diminuant de 20 % entre 1968 et 2003. Actuellement, les ouvriers américains gagnent en moyenne 44 % de moins que les ouvriers européens.
Régression généralisée
Autre aspect de la régression qui affecte la société américaine : Les Noirs, dont la lutte pour les droits civiques avait abouti en 1965 par l’abolition juridique de la ségrégation raciale, voient aujourd’hui une restriction draconienne des possibilités d’intégration. La mixité sociale est un leurre. Les Blancs vivent dans des espaces protégés. Dans le domaine du logement, la ségrégation raciale est demeurée telle qu‘elle était il y a cinquante ans. Du point de vue de la mixité ethnique, ce n’est guère mieux. 97 % des femmes noires épousent un Noir. Ce mépris racial est sous-tendu par cette culture américaine qui place le Blanc au-dessus de tous et qui considère qu’il est naturel que le Noir, arrivé au Nouveau monde en tant qu’esclave, demeure asservi dans une position de citoyen de seconde zone, jusqu’en 1965, dans « le berceau de la démocratie ».
Recul de l’État social
À la haine de classe, s’ajoute le racisme. Les Blancs des catégories supérieures estimaient intolérable que l’État leur ponctionne des impôts dans le but de distribuer des aides aux Noirs.
C’est d’ailleurs ce point de vue qui a guidé Reagan vers l’abolition du droit à l’aide sociale qui existait depuis 1935.
Le recul de l’État social, poursuit Loïc Wacquant, a été spectaculaire. Alors qu’en 1975, les deux-tiers des chômeurs étaient indemnisés, seulement un tiers le sont aujourd’hui. Le nombre de mères isolées bénéficiant d’une allocation en 1975 a diminué de moitié en 1996, avant que cette allocation n’ait été remplacée par un programme temporaire d’aide aux familles dans le besoin. Enfin, le bénéfice des aides sociales est limité à une durée maximale de cinq durant toute une vie.
Cette double réaction raciale et sociale a été amplifiée par une campagne dite de « loi et d’ordre ». Initialement, cette campagne était le thème de propagande politique des Républicains. Dix ans plus tard, les Démocrates ont repris ce thème à leur compte.
Loïc Wacquant explique comment cette politique sécuritaire a servi à restaurer l’ordre dans la rue et dans les quartiers pauvres, tout en réprimant les mouvements de protestation des pauvres.
Cette politique a permis aussi au racisme de s’exprimer dans l’idéologie sécuritaire. Les prisons font leur grand retour. Dans le dernier quart du siècle, les arrestations et les condamnations se sont multipliées, alors que la criminalité était restée au même niveau. En 1975, on comptait 400 000 détenus. Ils étaient 2 millions de détenus en 2002. L’État pénal connaît une expansion formidable. 4,5 millions d’Américains sont condamnés à des peines de prison avec sursis. 6 millions d’Américains, soit 1 habitant sur 20, sont sous contrôle judiciaire : 1 Noir sur 10 et 1 jeune Noir entre 18 et 35 ans sur 3.
Loïc Wacquant estime qu’aucune société, y compris l’URSS des Goulags n’a connu un tel système pénal.
Politique des prisons
Pour mener cette expansion du système pénal, il a fallu mobiliser des moyens financiers et humains sans précédent. Alors que les crédits pour les programmes sociaux, l’éducation et la santé diminuaient, ceux de la police, de la justice et des prisons augmentaient dans des proportions qui dépassaient quelquefois les crédits militaires.
« Le logement social, c’est la prison », estime Loïc Wacquant. En effet, les établissements pénitentiaires accueillent une population qui n’accède pas au logement social à l’extérieur. 4 prisonniers sur 5 sont issus des catégories les plus marginalisées de la classe ouvrière. La moitié des personnes se trouvant en maison d’arrêt étaient chômeurs au moment de leur arrestation, les 2/3 sont issues de familles vivant en dessous de la moitié du seuil de pauvreté.
Les effectifs des personnels pénitentiaires se montent à 650 000 employés. Les prisons sont le troisième patron du pays. Elles arrivent juste derrière Manpower et Général Motors.
À partir de 1987, l’idéologie de la marchandisation pousse l’administration à confier au secteur privé les établissements pénitentiaires. Ainsi, l’emprisonnement à but lucratif voit le jour. 20 fermes se partagent 150 000 détenus. Certains états déplacent leurs détenus suivant la loi de l’offre et de la demande. Une technique inédite de gestion de la misère est née. De nouvelles formes régulations apparaissent. Elles se caractérisent par le fait que le champ de la politique sociale se rétrécit tandis que la politique pénale occupe un espace prépondérant.
Punir les pauvres
Sociologue français, professeur à l’Université californienne de Berkeley et chercheur au Centre de sociologie européenne, Loïc Wacquant est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels on peut citer :
Réponses pour une anthropologie réflexive, le Seuil, 1992.
Corps et âme, Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur, Agonne, 2000
Les prisons de la misère, 1999.
Il vient de publier, en mois de novembre dernier, Punir les pauvres, chez Agonne.
Les travaux de Loïc Wacquant portent sur l’inégalité urbaine, la domination raciale, l’usage de la prison comme outil de gestion de la misère dans les sociétés avancées.