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Un monde coupé en deux : malades du Tiers monde, malades immigrés, pour sortir du gouffre
29 juin 2000 (survivreausida.net)
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Communiqué de presse du 29 juin 2000
Lire notre dossier de presse :
Un monde coupé en deux.
Dans moins de deux semaines s’ouvrira le treizième Congrès mondial du Sida, pour la première fois sur le sol d’un pays parmi les plus riches et les plus divisés du Tiers-monde : l’Afrique du Sud. Invisibles, voir absents, du débat sont les malades immigrés ou issus de l’immigration dont la vie est au Nord, mais pour qui les racines sont profondément ancrées au Sud.
Aujourd’hui, en France, les communautés africaines et maghrébines sont touchées à part égale par le virus : elles sont en première ligne sur le front du sida. La plupart des malades ont été contaminés ici, pour cause d’un système de soins, d’une santé publique, et d’une lutte contre le sida fondé sur l’inégalité et le déni du lourd tribut payés à cette maladie par nos deux communautés. Certes l’histoire, n’est pas la même, mais l’ennemi est commun : il n’y a pas que le SIDA qui tue. Ce sont les lois sur l’immigration, c’est la santé publique officielle.
Aujourd’hui, pour beaucoup d’entre nous, la lutte des immigrés contre le sida est d’abord la quête solitaire et parfois désespérée pour récupérer les médicaments dans les associations classiques, les hôpitaux, pour les envoyer à un proche qui vit au pays et dont la vie en dépend. Cette pratique est considérée avec mépris voire dédain par les professionnels de santé publique et par certains militants de l’« accès aux traitements », alors qu’elle est bien la seule qui met des boîtes de médicaments entre les mains des malades. Des contradictions inhérentes à cette pratique, nous en sommes bien conscients, mais ce n’est pas les accusations hautaines d’« irresponsabilité » de la part d’une élite médicale immobile qui nous empêchera d’utiliser tous les moyens nécessaires à nos frères et nos soeurs pour survivre et refuser de crever dans le silence et la honte imposés par le Nord.
Sida Info Service ne reçoit presque aucun appel de la part de personnes s’identifiant comme immigrées ou d’origine immigrée. Ce numéro « vert » fait tout pour ne pas répondre aux immigrés. Mais l’énorme majorité des 800 appels (sur 160 000 reçus dans l’année), ce sont justement des gens d’origine arabe, africaine, asiatique, qui sont rongés par l’incertitude ou la colère, animés par la volonté de trouver des solutions pour permettre à nos malades, ceux qui sont dans nos pays d’origine comme ceux et celles qui en bavent dans les permanences d’accès aux soins de santé des hôpitaux français, de se soigner et de vivre dans la dignité. Comment soutenir quelqu’un qui est malade là-bas ? Comment s’organiser pour le faire venir ici, en France, car il ne peut pas se soigner, là-bas ? Ces questions se posent non pas sous forme théorique ou idéologique (un « débat sur la liberté de circulation ») mais appellent une réponse immédiate et demandent des solutions pratiques. Si les revendications qui en découlent, pourtant évidentes, ne sont pas celles des partisans français de l’accès aux traitements, c’est bien uniquement parce qu’on veut bien qu’« ils » se soignent, à terme, là-bas, mais pas qu’ils viennent se faire soigner ici.
C’est en rentrant au pays qu’il était impossible de ne pas constater le gouffre des inégalités face à la santé, inscrit non pas dans les chiffres froids de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) mais dans les visages de nos frères, nos soeurs, des visages creusés par la maladie. Dès 1987, par exemple, Margaret Poultny, une exilée ougandaise, organisait avec d’autres à Londres l’envoi de matériel médical, des médicaments, au pays pour faire face à la dévastation provoquée par le virus et par la guerre civile. La même année, en France, Nacer Kettane, médecin et militant à l’origine de Radio Beur, évoquait déjà la naissance d’une lutte contre le sida « des banlieues au Maghreb » De Stockholm à Amsterdam, Lausanne, ou Berlin, un peu partout en Europe, naissaient des projets similaires issus des besoins réels et des exigences des malades de nos pays d’origine. Ce travail de solidarité reposait, pour beaucoup, sur les réseaux informels d’entraide entre les malades issus de l’immigration.
En 1998, au 12e Congrès mondial du sida à Genève, Migrants contre le sida avait interrompu la cérémonie d’ouverture, devant 13 000 congressistes venus du monde entier. Le militant Joshua Odongo avait lu notre déclaration dénoncant la complicité de Ruth Dreifuss, ministre suisse de la santé, dans l’expulsion d’un malade congolais vers une mort programmée. Comment osions-nous protester alors que l’Office fédéral des réfugiés (OFR) lui avait si généreusement proposé de l’expédier avec quelques mois d’une trithérapie commencée en Suisse ? Cette « offre promotionnelle » avait comme objectif unique de repousser toute responsabilité pour sa mort, un bel exemple de l’engagement des pays riches à « réduire l’écart » comme le proclamait pompeusement le slogan officiel du Congrès.
Deux ans plus tard Dr Hoosen Coovadia, l’actuel président du 13e Congrès de Durban, un sud africain blanc, ne s’en est toujours pas remis : « il y avait tout un remue-ménage autour de la ministre, avec les manifestants qui insistaient pour que la Suisse n’expulse pas une personne d’Afrique. » (cité in Aids Treatment News n° 343, 19 mai 2000). Le gouvernement suisse échouera dans ses efforts pour expulser notre camarade congolais, frappé par la Double peine sous la loi suisse qui criminalise la transmission présumée du virus, surtout si on est noir.
Quelques semaines après le Congrès de Genève, Migrants contre le sida dénoncera le décès d’une femme africaine malade du SIDA, morte suite au refus des hôpitaux de la prendre en charge, car interdite de couverture sociale par le gouvernement hollandais. L’organisation AFAPAC, issue de la communauté africaine des Pays-Bas, demandera : « Comment peut-on laisser des gens mourir alors qu’ils pourraient vivre ? Que signifie cette mort pour les pays africains qui croient que les pays riches sont disposés à « réduire l’écart », alors que des Africains meurent sur le « palier » d’un pays comme les Pays-Bas ? »
Tant que les pays riches persisteront à nier le droit de se soigner, le droit d’avoir une vraie couverture maladie gratuite, aux malades du Tiers-monde qui vivent à l’intérieur de leurs frontières, perdurera la supercherie qui consiste à faire croire à un engagement de ces pays pour l’accès aux traitements de l’énorme majorité des malades. Migrants contre le sida pose clairement sur la place publique l’urgence de donner la possibilité, à tout malade qui le souhaite, de venir en France pour y vivre et obtenir les soins que nécessite son état de santé. Aussi, les malades qui vivent ici, qui veulent rentrer au pays doivent pouvoir le faire, et les médecins sur place, les hôpitaux, les cliniques de santé doivent recevoir le soutien nécessaire pour prendre en charge ces personnes.
L’enjeu, au Nord comme au Sud, c’est le gouffre qui s’est creusé depuis le début de la pandémie, le gouffre des inégalités face à la maladie. Et l’inégalité face à la maladie, en pays riche comme en pays pauvre, c’est la mort.
Contact presse : Raja Kousri au 08 70 25 12 50