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Algérie | Nacer Kettane
Un entretien avec le docteur Nacer Kettane : des banlieues au Maghreb
1er mars 1992 (Le Journal du sida)
PARIS, 1er décembre 2001 (Journal du Sida)
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Texte d’un article paru dans le Journal du Sida n° 37, mars 1992.
Le Dr Nacer Kettane a fondé il y a deux ans l’association Intermed assistance, qui réunit entre autres une cinquantaine de médecins, en majorité d’origine maghrébine. Ses objectifs : la défense du droit à la santé, l’accès aux soins, la lutte contre les inégalités et les exclusions dans le domaine de la santé, ainsi que la prévention, un des axes prioritaires.
Quel est le type d’initiatives que vous menez, et avec quels moyens ?
L’association a deux types d’actions : la première en France, essentiellement dans les banlieues, et l’autre au Maghreb, où il s’agit surtout d’une action de développement. Une permanence mobile a pour vocation de faire de la prévention du sida, de la toxicomanie, des MST, ainsi que d’autres maladies. Concrètement, on circule avec une camionnette, du lundi au jeudi dans les cités de banlieues de la région parisienne ; le vendredi soir et le samedi matin, nous intervenons dans les foyers de travailleurs immigrés.
Avez-vous conçu un matériel particulièrement adapté à ces populations ? Non, la plupart du temps il s’agit de vidéos que diffusent l’AFLS et le CRIPS. Nous distribuons diverses brochures, qui proviennent de la Délégation régionale aux droits des femmes ou de la Croix-Rouge. Mais nous allons sortir, à la fin du mois de février, une méthode audiovisuelle sur le thème de la mère et l’enfant. Cette vidéo sera disponible en cinq langues : l’arabe, le kabyle, le turc, le wolof et le français ; elle traitera de la grossesse et de la petite enfance, avec aussi une information sur le sida.
Après deux ans d’activité, est-il possible de faire le point ?
Nous sommes étonnés de voir à quel point les jeunes sont peu informés, et ce, malgré les grands panneaux publicitaires et les spots télévisés. Quand on distribue des préservatifs, on se rend compte que beaucoup d’entre eux n’en ont jamais vu, et surtout ils s’imaginent que le sida ne les concerne pas.
Y a-t-il une spécificité beur dans cette méconnaissance ou ce refus de la maladie ? Je ne le crois pas. Les jeunes dans leur ensemble et plus particulièrement ceux qui sont issus de milieux défavorisés se sentent relativement étrangers au problème. La spécificité, on la retrouve dans la séropositivité liée à la toxicomanie. On sait que beaucoup de toxicomanes sont séropositifs et qu’il y a, en proportion, nombre de jeunes d’origine maghrébine toxicomanes et contaminés. Il y a une culture de la toxicomanie dans les cités : les enfants eux-mêmes savent où se procurer de la drogue, quel en est le prix, etc.
Dans les foyers de travailleurs immigrés, c’est un peu la même chose, avec en plus un certain fatalisme, le mekhtoub, le destin. Chez les premières générations d’immigrés, il existe l’idée très forte que c’est une maladie venue d’Occident, que ce n’est pas pour les musulmans, etc. En revanche, quand on arrive dans les lycées, c’est un peu différent. Les lycéens ont des notions sur le sida puisqu’on en parle à l’école, et notre intervention est donc ici limitée à un travail d’appoint.
L’impression que l’on retire de tout cela, c’est qu’il y a encore beaucoup à faire. Ces populations restent en marge de l’information.
Quels étaient les enjeux du colloque que vous avez organisé à Alger en mai dernier ?
L’enjeu prioritaire était de mobiliser les autorités locales et gouvernementales, afin de débloquer des crédits pour les associations qui travaillent sur le terrain. Il s’agissait également d’alerter les structures internationales pour qu’elles intègrent correctement le Maghreb dans leurs programmes sida. Le troisième objectif se situait sur le terrain épidémiologique : médecins, scientifiques ou militants, nous devions réfléchir aux incidences à la fois du sida européen à travers les flux des migrants qui vont au Maghreb et du VIH africain, le Maghreb étant une plaque tournante.
Les 5 et 6 juin prochains, nous organisons, avec l’Association de lutte contre le sida, un deuxième congrès, au Maroc cette fois, à Casablanca : « Sida, médecine et communication ». Outre les trois thèmes déjà abordés à Alger, l’axe pour nous prioritaire sera la communication sous tous ses aspects : presse écrite, audiovisuelle, mais aussi d’autres formes telles que le théâtre. La question pour nous étant : Comment, au Maghreb, dans une société musulmane, parler du sida ? La presse occidentale et la presse maghrébine seront présentes.
Les données officielles laissent croire que le Maghreb serait épargné par l’épidémie...
Personnellement, je pense que ces données sont grandement sous-évaluées, pour des raisons politiques et aussi pour des raisons de manque de moyens techniques. En Algérie, le Comité national de lutte contre le sida n’a pas les pipettes nécessaires au dépistage, les hôpitaux ont de grandes difficultés pour se procurer de l’AZT... On comprend, dans ces conditions, les difficultés à parler franchement de la maladie.
Propos recueillis par Brigitte Stora