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Nacer Kettane
Nacer Kettane : Beur, c’est un badge sur son visage !
3 décembre 1984 (Radio Beur)
PARIS, 1er décember 2001 (Radio Beur)
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Texte paru dans La « Beur » Génération, numéro spécial de la revue Sans Frontières, en 1984.
Avec chaque homme qui naît, c’est l’histoire qui renaît. Chaque époque est jalonnée par des hommes qui la marquent de leur empreinte sans laquelle l’universalité ne serait qu’un vain mot. Depuis maintenant quatre ans, la France et le pourtour méditerranéen sont confrontés à leur vérité, à savoir la réappropriation de la parole par la plèbe. En particulier pour la communauté maghrébine, l’éclosion des radios libres et bientôt des télévisions revêt un caractère historique semblable aux luttes pour son émancipation et sa dignité. La « média-société » contemporaine dans laquelle la multi-communication joue le rôle d’un moteur à explosion va probablement enfanter bien des révolutions.
Au centre de ce tournis médiatique, Radio Beur a tout de suite affiché une volonté intransigeante de redécouvrir une mémoire bafouée, de retrouver une parole confisquée et de proposer une nouvelle façon de communiquer.
En favorisant l’émergence de nouveaux talents, en renforçant une solidarité progressiste.
Comme je l’ai déjà écrit ailleurs, si Radio Beur n’existait pas, il faudrait l’inventer. Elle s’est imposée dans le monde associatif et institutionnel en dépit des hostilités de toutes sortes. Ni parti politique, ni association [oe]cuménique, Radio Beur est un média professionnel qui n’est pas une fin en soi, mais un moyen. Mis dès le départ au service d’initiatives individuelles ou collectives, d’associations naissantes ou consacrées, radio Beur a fait l’unanimité autour d’elle en proposant d’autres systèmes de références.
Pour rappeler la manifestation d’octobre 1961
En favorisant l’émergence de nouveaux talents, en renforçant une solidarité progressiste, en faisant éclater les contradictions de cette société, Radio Beur a permis entre autre d’imposer une communication différente tout en préservant son intégrité et sa souveraineté.
Principal relais national du mouvement beur qui s’inscrit dans un mouvement plus large d’une jeunesse mondiale à la recherche de son identité et d’un nouvel idéal, Radio Beur est à la pointe de la lutte pour la dignité et l’égalité entre les hommes. Dès le départ, elle a servi de coordination entre les associations et les différentes initiatives (manifestations de Garges, de Châtenay, de Nanterre, de Montreuil, de Rosny, de Lyon..., grèves de la faim de Lyon, etc.). En juin 1983, Radio Beur établissait la liste des crimes racistes qui allait dramatiquement s’allonger pendant l’été, dans une France en plein débat sur les intellectuels dits de gauche. C’est à l’initiative de Radio Beur que le départ de la Marche à Paris est parti du Canal Saint Martin pour rappeler la manifestation d’octobre 1961.
Durant toute la marche, jour après jour, Radio Beur a établi une liaison permanente avec les marcheurs d’autant plus que des membres de la radio traversaient la France avec eux. Et c’est tout naturellement que la radio a contribué à l’arrivée et au succès de la Marche pou l’Égalité le 1er décembre 1983 à Paris (organisation du Forum Justice à Levallois Perret, rédaction du communiqué sur les crimes racistes, rédaction du discours final des marcheurs, fabrication des banderoles et des portraits des jeunes assassinés).
La Marche a permis de sceller le destin des enfants de harkis et des enfants d’immigrés
Par la suite et toujours dans la dynamique de la Marche, Radio Beur a largement contribué à l’organisation des premières Assises nationales des jeunes issus de l’immigration (coordination, manifeste du Collectif Jeunes).
Si la Marche pour l’Égalité qui a rassemblé plus de cent mille personnes a fait entrer par la grande porte de l’histoire les jeunes issus de l’immigration dans une certaine prise de conscience, une partie de la France les découvrait avec stupéfaction. À l’image de Toumi Djaïdja, la Marche a permis de sceller le destin des enfants de harkis et des enfants d’immigrés.
Cent mille personnes, une carte de dix ans renouvelable aurait pu en satisfaire plus d’un, mais on était loin d’une reconnaissance légitime d’autres droits comme le droit de vote, la redéfinition d’une nouvelle citoyenneté ou encore d’une réelle égalité devant la justice. C’est pourquoi la lutte ne faisait que commencer et qu’il fallait sonder toutes les énergies. Les premières Assises furent organisées dans cet esprit. Mais décidément l’égalité et l’antiracisme ne signifient pas la même chose pour tout le monde et Convergence 84 porte une certaine responsabilité dans la suite du mouvement. L’amitié et le respect que je porte à leurs initiateurs me permettent, je pense, de le dire.
Ceci dit, la responsabilité de Convergence 84, réside à mon avis dans l’absence de revendication.
Si certains n’ont pas soutenu au départ cette initiative qui leur apparaissait le fait d’intellectuels et loin des préoccupations des jeunes des cités, nous à Radio Beur nous l’avons soutenu somme toute car il fallait réagir à la percée de l’extrême droit aux Européennes. C’est donc ce que nous avons fait (dons de mobylettes, émissions quasi quotidiennes, reportages).
S’il n’est nullement question ici de « descendre » SOS Racisme
Ceci dit, la responsabilité de Convergence 84 réside, à mon avis dans l’absence de revendication précise dès le départ et dans la volonté de débattre de façon floue d’une nébuleuse philosophique autour de l’égalité. Alors que P. Joxe, G. Dufois, la Ligue des Droits de l’Homme, certains évêques, s’étaient prononcés pour le droit de vote, toute la France Marcheuse attendait quelque chose au terme de l’initiative. La désintégration instantanée de Convergence 84 après son arrivée est à l’image de ce qu’elle laissera dans notre mémoire.
Les crimes racistes continuent, l’insécurité de la communauté maghrébine grandit de jour en jour au fur et à mesure que le fascisme prend du poil de la bête. Les marcheurs retombés dans l’anonymat, les convergents ayant divergé, le marchepied était tout prêt pour une association comme SOS Racisme qui retombe dans l’antiracisme le plus banal et le plus sécurisant pour les partis politique tous confondus.
S’il est nullement question ici de « descendre » SOS Racisme qui a au moins le courage de se poser en travers de la route des apprentis sorciers, il faut toutefois souligner l’inexistence de Maghrébins dans sa structure de direction et l’oubli des principales revendications de toute une communauté pour qui racisme signifie danger de mort. Car aujourd’hui être arabe c’est militer tous les jours et porter un badge vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur son visage.
Alors qu’aujourd’hui les sociologues et les théoriciens du racisme s’en donnent à c[oe]ur joie, il est clair que le problème éternel est celui du dominé face au dominant. L’intégration des structures de pouvoir dans cette société est l’un des moyens les plus efficaces pour combattre cette situation. Prendre le pouvoir politique, économique, médiatique est l’une des clés pour sortir la communauté maghrébine du marasme dans lequel elle se trouve.
Nacer Kettane
Radio Beur