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Violence à l’hôpital
De nouvelles mesures contre l’insécurité des médecins
23 avril 2001 (Le Parisien)
PARIS, 23 avril 2001 (Le Parisien)
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Dans certaines cités, il est devenu très difficile de travailler sans risque pour les médecins, pharmaciens et infirmières souvent pris pour cibles. Face à la violence croissante, les professionnels de la santé s’organisent pour assurer leur sécurité.
LE CADUCÉE, emblème des professions médicales et paramédicales, n’est plus une protection. Insultes, agressions physiques ou dégradations matérielles, dans la banlieue parisienne, mais aussi dans les cités chaudes des grandes villes de province, les violences exercées contre les professionnels de la santé sont devenues monnaie courante. Sur les 1 100 pharmacies que compte Paris, 400 agressions ont été répertoriées pour l’année 2000. La Seine-Saint-Denis, le deuxième département le plus touché, a dépassé le nombre de braquages subis l’année dernière par ses 495 officines. Depuis le mois de janvier, 50 vols à main armée ont été enregistrés contre 40 signalés pour toute l’année 2000. En France, on estime que près de 10 % des médecins ont déjà été victimes d’agressions - de l’insulte jusqu’au braquage avec un revolver sur la tempe - et que la moitié de ces actes ont été commis dans les cabinets médicaux. Mais cela se passe aussi à l’extérieur, lors des visites dans les cités sensibles, si bien que dans certains quartiers, des zones de « non-soins » sont en train d’apparaître. Légitimement, des équipes de SOS Médecins refusent désormais d’aller « prendre des caillasses ». Résultat : les patients eux-mêmes en pâtissent. Si vous habitez certains quartiers, il vaut mieux ne pas avoir un infarctus ou une hémorragie cérébrale à domicile. « En moins de deux minutes, vous vous retrouvez avec un couteau sous la gorge » Face à ces violences devenues par trop quotidiennes, les médecins ont choisi de s’organiser. Ils se sont réunis lors de tables rondes avec des élus et des policiers. Résultat : la création de local de garde protégé, des aides financières pour la sécurisation des cabinets. A Paris, les rondes de police sont renforcées pendant les heures à risque : 40 % des agressions ont lieu entre 18 heures et 21 heures. Depuis 1997, la loi oblige les pharmaciens à se doter d’un système de vidéosurveillance et d’une alarme reliée au commissariat. Mais pour beaucoup, c’est loin d’être suffisant. « Une agression, c’est rapide et violent. En moins de deux minutes, vous vous retrouvez avec un couteau sous la gorge », précise un pharmacien d’Aubervilliers, agressé quatre fois en sept ans. « Depuis que nous prenons en charge la toxicomanie, ce genre d’attaques s’est multiplié. » Fléau des praticiens, les toxicomanes en manque. Les produits de substitution, tels que la Méthadone et le Subutex, sont en effet recherchés pour une revente sur le marché parallèle. « La boîte de Subutex est vendue 60 F (9,15 euro) en pharmacie. Dans la rue, les prix tournent autour de 100 F (15,24 euro) le comprimé », convient Patrick Zeitoun, président de l’Union des pharmaciens de la région parisienne. Pour améliorer leur sécurité, certains vont encore plus loin. A Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis), depuis le mois de juillet, le client voulant acheter un médicament la nuit doit passer par le commissariat pour se faire enregistrer. Un officier contacte alors le praticien de garde qui se rend jusqu’au poste de police avec le produit. L’isolement est un des principaux facteurs de risque. Pour y remédier, les 120 professionnels implantés à Colombes (Hauts-de-Seine) se sont unis, au début de l’année, au sein d’une association pour le renforcement de la sécurité. Certains cabinets sont maintenant équipés de portes blindées sans poignée du côté de la salle d’attente, pour éviter les « visites » impromptues, et de carreaux renforcés « antiagression ». D’autres solutions de « sécurisation » sont ou vont être expérimentées en région parisienne. « Ce n’est pas tant le nombre des agressions qui a augmenté. Ce qui a changé, depuis deux ans, c’est la violence des incidents, constate Patrick Zeitoun. Avant, le toxicomane nous insultait parce qu’on ne lui délivrait pas le produit qu’il réclamait sans ordonnance. Aujourd’hui, il vient avec une arme... »
Christine Mateus et Julien Dumond
Du garde du corps au « bunker » médicalisé
FACE À LA MULTIPLICATION des agressions, de plus en plus de professionnels de la santé ont changé leur manière de travailler. Avec plus ou moins de succès. Escorte policière à Trappes. A Trappes (Yvelines), les médecins se déplacent lors de leurs visites avec des policiers ou des agents de sécurité. Une initiative peu concluante. Les effectifs de sécurité se sont révélés insuffisants et ils ont suscité une vive réaction d’agressivité chez les jeunes. Depuis cinq ans, au Havre, des médecins effectuent leurs visites de nuit, accompagnés par un chauffeur, dans une voiture mise à disposition par le centre hospitalier de la ville. La nuit et les week-ends, les patients peuvent également consulter ces praticiens dans un local appartenant au Conseil de l’ordre. Un pharmacien au commissariat d’Epinay. A Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis) pour les services de nuit, le patient qui désire des médicaments se rend à son commissariat avec son ordonnance. Il se fait enregistrer par un policier qui contacte ensuite le pharmacien de garde. Ce dernier se rend au poste de police avec les médicaments prescrits pour la personne malade. Protection des caïds au Val-Fourré. Le maire RPR de Mantes-la-Jolie (Yvelines), Pierre Bédier, a proposé de réaliser « une maison de la médecine » équipée de vidéosurveillance et de plusieurs gardiens. Les quarante praticiens et spécialistes, répartis dans les différents quartiers de la cité du Val-Fourré, n’ont pas été séduits par ce projet. Ils attendent des « propositions concrètes pour leur sécurité ». Pour l’instant, la plupart d’entre eux sont installés dans les rez-de-chaussée d’immeubles où ils travaillent seuls. Un de ces docteurs, excédé par cette violence au quotidien, s’est montré moins patient que ses confrères. Il s’est assuré la protection d’anciens délinquants, des fils de patients âgés d’une trentaine d’années qui le défendent contre les 8-12 ans. Portes blindées à Colombes. Sans aller jusqu’à cette extrémité, les professionnels de la santé évitent de s’exposer et de tomber dans des traquenards en observant une série de précautions. A Colombes (Hauts-de-Seine), plusieurs généralistes, regroupés en association ont « sécurisé » leurs cabinets : portes blindées protégées la nuit par un rideau de fer, installation de système de surveillance, fenêtres grillagées. Quelques-uns ne consultent que sur rendez-vous et ont abandonné leurs gardes de nuit. Habitants et syndicats de médecins redoutent que cette modification du plan de travail ne fasse disparaître à court terme la médecine de proximité.
F. Vig
Du garde du corps au "bunker" médicalisé
Pensez-vous que ces nouvelles mesures de sécurité prises par les professionnels de la santé vont endiguer ce phénomène de violence ?
Michel Fize. Je ne crois pas. Cela va renforcer de part et d’autre le sentiment de méfiance. Ces mesures de sécurité sont le geste d’un désespéré sur le point de se noyer. Elles sont légitimes si elles ont un caractère transitoire. Sinon, elles vont nous amener tout droit à une américanisation de la banlieue. Et elles ne règlent pas le fond du problème...
Quelle alternative proposez-vous ?
Je pense qu’il faut réamorcer le dialogue en organisant une table ronde entre tous les protagonistes sans oublier les jeunes bien sûr. Il faut associer les citoyens aux décisions pour sortir de ce problème. En ce qui concerne les toxicomanes, pourquoi par exemple ne pas inventer une autre architecture des pharmacies ? On pourrait envisager pour les services de nuit un système de guichet jouant le rôle de filtre comme dans les stations d’essence.
Pourquoi les professionnels de la santé sont-ils aujourd’hui touchés par ce phénomène de violence ?
Dans un premier temps, ce sont les adultes qui incarnaient l’Etat et qui portaient l’uniforme, les pompiers ou les policiers, qui ont été victimes d’agressions. Ce mode de réaction a été épuisé. Les jeunes ont une compréhension assez fine du processus de médiatisation. Ils savent qu’une voiture brûlée ou un policier blessé ne fait plus déplacer personne. Ils se sont tournés vers les professionnels de la santé pour médiatiser ce phénomène de violence. Tout cela traduit un divorce entre générations. Si on veut rétablir la communication, il faut tendre la main plutôt que montrer le poing.
C’est donc la fonction qu’on attaque ?
Pas forcément. Pour des toxicomanes, le pharmacien est une alternative pour trouver des produits de substitution. Le passage à l’acte se fait d’autant plus facilement que la banlieue vit sur le mode de violence qui est d’ailleurs omniprésente dans notre société.
Propos recueillis par François Vignolle
Agressée 56 fois dans sa pharmacie
« ON DEVRAIT préparer les futurs pharmaciens aux braquages dès la Fac. » Coincée entre trois cités, non loin de la gare RER, cette pharmacienne de Drancy (Seine-Saint-Denis) sait malheureusement de quoi elle parle. En trente-trois ans d’exercice, elle détient un triste record en Ile-de-France : 56 agressions dont 36 vols à main armée. « Avec l’expérience, on reconnaît tout de suite les braqueurs. Ils ont beau entrer dans l’officine comme n’importe quel client, ils n’ont pas la même façon de pousser la porte. On sent qu’ils ont la trouille, c’est d’ailleurs pour cette raison que je me suis fait tirer dessus », explique l’intéressée. C’était il y a vingt-cinq ans pour un motif qui reste invariablement le même. « Il voulait la caisse. Mais j’avais auprès de moi une bouteille d’ammoniaque que je lui ai présentée comme du vitriol. Je lui ai dit : Tu fais ce que tu veux mais tu resteras défiguré à jamais. Il a reculé, il était presque à la porte. J’ai bien vu qu’il avait peur mais j’étais loin de penser qu’il tirerait. » Blessée à la thyroïde, la pharmacienne garde encore les stigmates de ce vol qui reste, à ce jour, son plus mauvais souvenir. La petite cicatrice qu’elle porte au cou est là d’ailleurs pour le lui rappeler. A l’avant-bras gauche, une autre « blessure de guerre » a fait son apparition tout récemment. « Un braquage avec un tournevis », lance sans émotion la pharmacienne. « Vol initiatique » Avec la construction des grands ensembles et le phénomène des cités, elle a vu émerger un nouveau type d’agression, le « vol initiatique ». « C’est une sorte d’examen de passage, l’un attend sagement à l’extérieur de la pharmacie en attendant que l’autre prenne la caisse ou n’importe quoi d’autre d’ailleurs. L’important c’est de prendre quelque chose, même du sparadrap. » Installée derrière son comptoir, elle reconnaît que, depuis deux ans, le comportement du client lambda a, lui aussi, beaucoup changé. « Les gens sont de plus en plus agressifs. Lorsque nous n’avons pas le médicament qu’ils demandent, ils n’hésitent plus à nous balancer l’ordonnance au visage », regrette la praticienne. Pas question pour autant de quitter sa petite officine. Ces galeries marchandes où les pharmaciens sont regroupés, elle les a tout simplement en horreur. « Ici, je suis utile, j’ai un rôle social. Lorsque les agressions arrivent, il faut savoir calmer la sauce. Faire en sorte qu’il y ait un dialogue, même si l’autre, en face, vous insulte. Un braqueur silencieux est toujours beaucoup plus dangereux. »
C.M.
Les habitants de la Pierre-Collinet pénalisés
LES QUARTIERS DIFFICILES sont-ils en train de devenir des zones de non-soins ? A Meaux, en Seine-et-Marne, après plusieurs agressions, le personnel de SOS Médecins a décidé de ne plus se rendre dans les grands ensembles de la Pierre-Collinet. Au cours des dernières semaines, trois de leurs confrères ont été victimes de violences commises en plein jour dans le quartier. Téléphone portable arraché, électrocardiogramme soustrait dans un véhicule, les praticiens ont suspendu leurs interventions dans le secteur lorsque l’un d’eux a été molesté et aspergé de gaz lacrymogène, au mois de mars. « Il faut trouver une solution rapidement, on ne peut pas laisser une partie de la population sans médecin. Toutefois, tant que le climat ne sera pas sécurisé à la Pierre-Collinet, nous n’y retournerons pas. C’est une décision qui a été difficile à prendre mais nous n’avons plus les moyens d’exercer notre métier », lance un membre de SOS Médecins Seine-et-Marne - Nord, organisme basé à Torcy. Des escortes de police Dix-sept médecins titulaires et dix remplaçants sont concernés par le mouvement qui prive de consultations d’urgence deux mille cinq cents habitants sur les cinquante mille que compte la cité briarde. Pour sortir de cette impasse, des réunions ont été organisées avec d’autres collègues qui administrent également des soins dans les quartiers, les médecins généralistes de Meaux. Ces derniers ont d’ailleurs fait circuler une pétition témoignant de la dégradation de leurs conditions de travail sur la commune. Reçus lundi dernier par le maire, Jean-François Copé, ils sont sortis de l’entretien avec la proposition d’être accompagnés d’un policier municipal lors des déplacements. Du côté de SOS Médecins, « des contacts ont aussi été pris avec la municipalité et la police nationale... » précise l’un de ces membres qui n’en dira pas plus. Pas de psychose pour autant. SOS Médecins refuse de croire que les praticiens sont devenus des cibles privilégiées pour les délinquants. « C’est un problème de société qui ne nous a pas épargnés. Tout le monde est exposé à l’insécurité, pas seulement les médecins. Nous prenons plus de risques parce que nous nous rendons dans les quartiers la nuit, tout simplement. Ce n’est pas notre fonction qu’on attaque, mais le type qui passe avec un portable à la main. »
C.M.
Des médiateurs sociaux à Marseille
C’EST UNE PREMIERE en France et l’expérience pilotée par la préfecture des Bouches-du-Rhône sera effective dans quelques semaines. Il s’agit de recruter une quinzaine de nouveaux médiateurs sociaux et de leur attribuer une mission spécifique : accompagner certaines professions confrontées à des difficultés réelles d’intervention dans des quartiers sensibles de Marseille. « Le processus s’est accéléré à la demande de l’ordre des médecins mais les infirmiers libéraux ou les secours d’urgence connaissent souvent les mêmes problèmes », reconnaît Jean-François Levesque, le directeur de Marseille Méditerranée Médiation Stratégie (3MS) chargé de mettre en place ce dispositif qui viendra renforcer celui déjà opérationnel, de jour, dans les III e , XIV e et XV e arrondissements de Marseille. « Nous sommes spécialisés dans les tâches de médiation depuis des années et nos vingt-huit jeunes font un travail reconnu », assure Jean-François Levesque. Son association devra recruter et former dans les semaines qui viennent une quinzaine de candidats reconnaissables à leurs parkas bordeaux floquées dans le dos d’un « Médiateur » de couleur blanche. L’expérience est attendue avec impatience par les praticiens de SOS Médecins qui, lassés par les agressions ou les dégradations de véhicules, avaient refusé il y a quelques mois d’intervenir dans certaines cités de Marseille. Ce projet a été validé par la préfecture des Bouches-du-Rhône et bientôt une permanence de nuit devrait permettre à tous les professionnels du secours, de la santé mais également d’EDF ou de France Télécom d’être accompagnés par « ces grands frères » durant leurs interventions.
Jean-Louis Pacull