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Le massacre de Bentalha
10 octobre 2000 (Le Monde)
PARIS, 10 octobre 2000 (Le Monde)
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LE nom de Bentalha restera lié pour longtemps à l’un des pires massacres qu’ait connus l’Algérie pendant les années 90. Les tueurs, une centaine d’hommes au moins, avaient, semble-t-il, minutieusement préparé leur plan. Ils lancent leur attaque aux alentours de 23 heures, après avoir pris soin de couper l’électricité dans le village. Ils s’en prennent à deux quartiers seulement, excentrés et mitoyens (Boudoumi et Haï Djillali) et, pendant quatre heures consécutives, brûlent, égorgent, mutilent et pillent avant de repartir comme ils étaient venus, laissant derrière eux un spectacle d’horreur. Cette tragédie n’a pas pu se dérouler dans l’ignorance générale : le bruit des détonations, celui des engins explosifs utilisés par les assaillants pour faire sauter certaines portes d’entrée, le vacarme des sirènes d’alarme, et surtout les hurlements... tout cela a résonné bien au-delà des deux quartiers martyrs, et pourtant personne n’a bougé... Mais qui sont ces assassins capables d’opérer une tuerie d’une telle ampleur et s’étalant sur plusieurs heures ? Pourquoi les forces de sécurité, stationnées dans des postes ou des casernes à proximité de Bentalha, ont-elles mis si longtemps à intervenir, de même que les secours ? Comment le commando a-t-il pu repartir sans être inquiété ?
Toutes ces questions, beaucoup d’Algériens se les sont posées dès le lendemain du drame, tout comme l’opinion internationale, horrifiée d’apprendre ce nouveau carnage survenu à une trentaine de kilomètres d’Alger. Aucune des quelques réponses fournies par les officiels ne calmera les esprits, en particulier les familles des victimes. Et l’opacité dont s’entourent de longue date les plus hautes sphères du pouvoir algérien empêche, comme toujours, tout décodage de la situation et favorise les rumeurs. Bien vite surgit l’hypothèse, invérifiable, d’une implication - directe ou indirecte - de l’armée dans cette tragédie. Mais quel aurait été, dans ce cas, l’intérêt des militaires ? Punir les habitants de Bentalha qui, en 1990 et 1991, ont voté pour le Front islamique de salut, avancent les uns. Forcer la population à prendre les armes et à lutter elle-même contre les extrémistes islamistes, avancent les autres. Faire échouer les négociations entre les islamistes et certains clans du pouvoir, assurent encore d’autres observateurs. Ceux qui excluent toutes ces hypothèses rappellent que les militaires présents - essentiellement des appelés - n’étaient pas équipés pour une intervention nocturne, comme il l’aurait fallu dans le cas de Bentalha. Ils font valoir également que les soldats présents ne connaissaient pas le terrain, et qu’ils redoutaient de tomber dans une embuscade, d’autant que les champs aux alentours avaient été minés par les « terroristes », assuraient les villageois depuis quelques jours.
Autres arguments avancés pour tenter d’excuser la passivité des militaires : l’absence de coordination entre l’armée, la gendarmerie et les différentes milices, la lourdeur de la chaîne hiérarchique, ou encore l’éventualité d’une interdiction faite aux soldats de sortir de leurs casernes la nuit, sauf autorisation expresse du chef d’état-major. Qui a tué à Bentalha ? est le livre-témoignage d’un homme, Nesroulah Yous, survivant de cette nuit de cauchemar. Son récit, dont Le Monde a choisi de publier des extraits, est loin de conforter la version officielle de la « barbarie islamiste ».
L’auteur ne se contente pas de relater les quatre heures tragiques qui ont fait plonger son village dans le sang. Il les resitue dans le contexte des six années précédentes, telles qu’il les a vécues au jour le jour à Bentalha. Dans leur postface, Salima Mellah, journaliste algérienne résidant en Allemagne, et François Gèze, directeur des éditions La Découverte où paraÎt ce livre, s’emploient à replacer ce témoignage en perspective et proposent une interprétation des faits et des indices relevés par Nesroulah Yous. Ils relient tous ces éléments entre eux et tentent de leur donner une cohérence pour aboutir à une hypothèse que le lecteur sera libre de retenir ou non : les martyrs de Bentalha, et de tant d’autres massacres de l’été 1997, sont les victimes de féroces luttes de clans au sommet de l’Etat algérien. Une lutte à mort menée par tout ou partie du commandement militaire, entré en guerre contre le clan présidentiel de l’époque, Liamine Zéroual et son conseiller Mohamed Betchine, ces deux derniers étant finalement tentés par une option politique incluant le Front islamique de salut (FIS). Ce « scénario sinistre » n’est pas prouvé de façon définitive et comporte très probablement des lacunes, admettent Salima Mellah et François Gèze. D’où la nécessité, soulignent-ils, (et en ce sens on ne peut que les rejoindre) d’enquêtes indépendantes pour trancher cette question cruciale, lourde de conséquences.
Une nuit d’horreur à Bentalha
Le 22 septembre 1997, à la tombée de la nuit, des assaillants en armes venaient porter la mort à Bentalha, une banlieue éloignée d’Alger, décimant les habitants avec méthode et cruauté, ruelle par ruelle, maison par maison, laissant derrière eux quelque 400 victimes. L’armée, stationnée à proximité, se garda d’intervenir. Sous le titre « Qui a tué à Bentalha ? » (éditions La Découverte), un survivant de ce massacre, Nesroulah Yous, raconte ce que fut cette nuit de cauchemar. Avec une quasi-certitude : ce massacre ne fut pas l’oeuvre de groupes islamistes. Comme en témoignent les extraits de ce récit parfois insoutenable, le soupçon demeure quant à la responsabilité de l’armée algérienne
JE somnole, bercé par le bruit du moteur de l’hélicoptère militaire qui sillonne le ciel. On a tellement pris l’habitude de cet hélicoptère que souvent on ne l’entend même plus. Je finis par m’endormir quelques instants. Quand soudain d’épouvantables déflagrations me réveillent brusquement. Il est 23 h 30.
Les explosions proviennent de la région proche des vergers. Sans m’habiller, je monte en trombe sur la terrasse. Je demande ce qui se passe. Personne ne sait. Les femmes et les enfants crient : « Ça y est, ça va venir, c’est notre tour ! »
En fait, tout le monde sait ce qui se passe. J’essaie d’appeler Fouad, mais ma voix est couverte par la sirène d’alarme de Tahar, qui hurle à nous faire éclater les tympans. Je lui ordonne de l’arrêter le temps d’entrer en contact avec Fouad. Abdelkader, qui n’habite pas très loin de Tahar, m’entend et le supplie de l’interrompre. Il faut coûte que coûte savoir s’il y a une attaque et combien ils sont.
Fouad ne répond pas et les cris s’intensifient. Ils proviennent des habitations à côté des vergers au sud-est du lotissement. On entend : « Ils attaquent, ils attaquent ! Ils sont en train de tout massacrer ! » Comment se fait-il que nous ayons été surpris ? Pourtant, nous sommes nombreux à monter la garde et nous aurions dû être alertés dès l’arrivée des assaillants ! Ce qui nous étonne, c’est qu’au moment où les premières bombes explosent il y a des tirs de balles traçantes vertes et rouges du côté de Pilote, au sud de la cité des préfabriqués. Ce sont des tirs soutenus qui durent environ cinq minutes et, tout en provenant de différents endroits, ils sont orientés vers le poste avancé, situé à l’est, à l’entrée de Bentalha.
Je veux croire que ce sont les militaires qui tirent. Je me dis que les patriotes ont entendu quelque chose de suspect et ont alerté les soldats embusqués. Ce sont certainement eux qui maintenant donnent l’alarme ou montrent leur position. Malheureusement, je me trompe. Les hurlements des victimes de l’attaque sont de plus en plus persistants et inquiétants. Sur ma terrasse, les femmes et les enfants sont recroquevillés dans le coin du fond, sous une tôle d’Eternit qui en temps normal permet aux femmes de se retirer et de discuter sans être vues. Il y a la famille de Nassia, composée de sept personnes, Salima, son mari et ses enfants, soit six personnes, et moi. Salima fait le va-et-vient de façon hystérique en tapant des mains. Nassia me supplie de faire quelque chose. Sa fille Souhila, qui a à peine dix-huit ans, est prise d’une crise d’hystérie. Je vais vers elle, j’essaie de la réconforter en la prenant par les épaules et en lui disant doucement : « Ne crains rien, ils devront me tuer avant de te toucher. Les militaires vont arriver. » Sa mère s’approche et me dit : « Ce sont les militaires qui vont nous tuer ! Tu n’as rien compris, ce sont eux qui vont nous tuer ! » La fermeté avec laquelle elle dit ces mots m’effraie un peu, mais, pour le moment, il faut surtout rétablir le calme.
Les assaillants sont à ce moment à l’est, de l’autre côté de la rangée de maisons. Tout à coup, j’en aperçois à la hauteur de la maison de Benyattou. Quelle n’est pas ma surprise quand je vois quatre ou cinq militaires en tenue de combat de camouflage claire qui se déplacent du carrefour en direction des vergers. Un tas de questions me submergent, mais je n’ai pas le temps de m’y attarder, déjà mon attention est attirée par un autre événement.
J’entends le bruit d’un moteur.
J’essaie une fois de plus d’appeler Fouad, parce que nous ne savons toujours pas ce qui se passe au juste. Je crie son nom plusieurs fois, parce qu’il faut qu’on sache combien sont les assaillants. Apparemment, ils sont très nombreux. Je vois des gens fuir dans la ruelle, en bas de chez moi. Ils crient : « Ils attaquent, ils égorgent tout le monde ! » Certains hurlent : « Ils ont tué tout le monde dans la maison de Saïd ! » Saïd habite l’une des premières maisons au bord des vergers. Soudain, je vois un jeune homme sauter de la maison d’Ali Djidjli, la troisième en face de la mienne. Il remonte la ruelle vers ma maison. Il crie ce que crient tous : « Ils sont en train de tuer tout le monde ! » Sur le moment, je pense que c’est Fouad. J’apprendrai plus tard que c’est l’unique rescapé de la famille Djidjli, qui a pris la fuite lorsque les assaillants ont pénétré dans la maison et commencé à tuer. Les tueurs, à ce moment-là, sont donc très près de chez nous, mais nous ne les avons pas encore vus dans notre ruelle. Pensant que c’est Fouad qui fuit, je n’ai plus tenté de l’appeler.
Arrivés à la terrasse, Nassia me supplie de quitter les lieux. Moi, je veux d’abord comprendre ce qui se passe avant de prendre une décision. Je ne sais pas quoi faire : d’un côté, il y a ces militaires au carrefour qui n’inspirent pas confiance, de l’autre, les assaillants qui se rapprochent. Je continue d’inspecter le voisinage, quand tout à coup je remarque deux sentinelles du groupe armé au bout de la rue transversale devant la maison de Benyahia. Il doit être 23 h 45. Je comprends que nous sommes encerclés et que nous ne pouvons rien faire d’autre que de rester regroupés sur ma terrasse et d’attendre l’intervention des militaires.
De nouveau, il y a des coups à ma porte. C’est Abdelkader Menaoui et sa famille. Il faut faire vite, c’est la course contre la mort car les tueurs sont à leurs trousses. Paradoxalement, les assaillants ne se pressent pas. Ils tirent quelques coups de feu, mais leurs balles n’atteignent pas leurs cibles. Toute la famille s’échappe, du vieux père de soixante-quinze ans à la petite-fille de trois mois. Ils sont plus d’une vingtaine, il n’y a presque que des femmes et des enfants. Abdelkader est lui aussi pieds et torse nus. Quand elle voit arriver tout ce monde, Nassia me sermonne : « Mais tu vas nous faire tuer ! Tu es fou de laisser entrer tout le monde ! »
Je me penche vers la rue et je vois une famille accourir. Les femmes tentent de se sauver, portant leurs bébés, tirant leurs enfants, hurlant et suppliant Dieu de les aider. Au bout de la rue, au sud, surgissent ceux qui les poursuivent. La cavalcade est vaine, des gaillards postés de notre côté sont là pour les intercepter. Ils s’emparent du seul homme, le ceinturent et ordonnent aux femmes et aux enfants de passer sous la dalle. J’entends des supplications, des sanglots et des gémissements puis des cris stridents, suivis finalement du souffle de personnes qu’on égorge.
Quelques jours après, j’aurai l’occasion de parler à cet homme, qui a réussi à leur échapper. Il me racontera qu’il a été forcé de regarder comment toute sa famille y passait et que, au moment où lui-même devait être égorgé, il réussit à se défaire de l’étreinte des tueurs et à fuir.
Messaoud habite au coin de notre rue au sud. De sa maison, il a tout vu : les assaillants sont plus de deux cents, ils ont commencé par attaquer la maison de Saïd, et nul n’en a réchappé.
Il faut tenir jusqu’à l’arrivée des militaires. Messaoud est décidé à se battre. Je referme donc la porte sur lui. Mais avant de monter, je vais dans le garage, accessible de l’intérieur, et je prends le jerrican d’essence et quelques bouteilles prévues pour la fabrication de cocktails Molotov. Je retourne sur la terrasse et je remets le bidon au jeune Amine, qui verse aussitôt l’essence dans des bouteilles préparées pour la circonstance. Elles contiennent des gravats et du sable. J’entends toujours le moteur de l’hélicoptère qui tourne et la sirène de Tahar qui n’arrête pas de hurler. Il doit être minuit.
Soudain, de nombreuses balles traçantes rouges et vertes sillonnent le ciel. Elles sont lancées entre notre lotissement et celui de Haouch Mihoub. L’espoir de voir venir le groupe de militaires qui a traversé notre région se ravive. Je veux croire qu’il est resté embusqué dans le terrain vague près de la cité des préfabriqués et mène maintenant le combat contre les assaillants. Ce n’est qu’une brève illusion, car de la ruelle venant du petit oued en face de chez moi je vois sortir de l’obscurité, d’un pas déterminé, une cinquantaine de tueurs bien armés. Ils ont des fusils-mitrailleurs, des Seminovs et des fusils de chasse à deux coups. Ils se rassemblent sous la dalle en face de ma maison et tirent sur nous avec des armes semi-automatiques, au coup par coup. Les uns sont en tenue de combat sombre, ressemblant à celle des « ninjas », les autres sont en kachabia, certains portent une cagoule, d’autres la barbe. Je ne sais pas pourquoi, à aucun moment je n’ai cru que c’étaient des islamistes. On me demandera plus tard ce qui m’a fait penser que ce n’étaient pas des islamistes. Je crois que certaines barbes et certains cheveux étaient artificiels.
LA situation devient de plus en plus critique. L’étau semble se resserrer sur nous lorsque quelques-uns du groupe nous aperçoivent sur la terrasse et se mettent à crier : « Regardez, ils sont là, ils sont nombreux ! » Ce sont surtout les chefs qui parlent, crient et donnent des ordres. A un certain moment, ils sont sortis du groupe et se sont mis en avant ; je crois me souvenir qu’ils étaient cagoulés. Mais celui qui est du côté du pilier ne porte pas de cagoule et arbore une longue barbe ; il porte une tenue de combat bleu sombre, ce qui est inhabituel puisque, généralement, les barbus portent la kachabia. Il y en a surtout deux qui parlent à haute voix et nous insultent en nous disant : « On va tous vous égorger, tout le monde y passera, sans pitié. C’est notre devoir. »
Je vois de nouveau une famille s’enfuir dans la rue. Elle est prise au piège. Les hommes armés empoignent les victimes, qui résistent à peine et les traînent sous la dalle. J’entends les implorations, les pleurs d’enfants puis les cris stridents et enfin le râle de certains dont la gorge est tranchée. Je ne peux les voir, car il y a de plus en plus d’assaillants regroupés à cet endroit. Ce n’est que le lendemain que je découvrirai toute l’horreur qui s’est déroulée à quelques mètres de ma maison.
Au loin, sur le grand boulevard de Bentalha, des lumières de phares s’allument soudainement et attirent notre attention. Je reconnais les blindés de l’armée, les BTR.
Menaoui continue à tenter de convaincre les assaillants de notre innocence, tandis que moi, je me tiens derrière un pilier en béton et je ne dis pas un mot. J’essaie de comprendre ce qui se passe, de prévoir ce qu’ils vont faire. Menaoui poursuit sa harangue : « Pourquoi s’en prendre à nous, qu’avons-nous fait ? On ne vous a rien fait ! Allez plutôt voir les militaires, ils sont à peine à cent mètres ! Allez les combattre au lieu de vous en prendre à nous ! »
C’est comme s’il avait appuyé sur un bouton. Les chefs, que nous apercevons plus clairement maintenant, nous lancent d’un ton triomphant et haineux : « Les militaires ne viendront pas vous aider ! Nous avons toute la nuit pour violer vos femmes et vos enfants, boire votre sang. Même si vous arrivez à nous échapper aujourd’hui, nous reviendrons demain pour vous faire la fête ! Nous sommes ici pour vous envoyer chez votre Dieu ! »
Je suis à la fois offusqué, troublé et conforté dans mon sentiment qu’il y a quelque chose qui cloche chez ces individus. Je ne sais pas très bien qui sont ces monstres en face de nous. Je veux bien croire que ce sont les terroristes dont on nous rebat les oreilles, mais j’en doute de plus en plus. Et s’affermit en moi la conviction qu’il ne s’agit pas d’islamistes : il n’y a que les militaires pour blasphémer de la sorte. C’est quand le groupe posté sur la dalle tire que j’envoie mon premier cocktail Molotov, mais je n’arrive pas à les atteindre. Il se fracasse sur la route. De là où je me suis caché, je ne vois pas très bien ce qui se passe en bas. Je décide de descendre au premier étage pour observer les choses de plus près. En remontant, je découvre que Salima, qui ne cesse d’arpenter de long en large la terrasse, se tient l’épaule de la main droite. Elle vient d’être touchée, ainsi que le fils de Messaoud, qui s’écroule en gémissant. Les balles sifflent et je me jette à terre, ordonnant aux autres d’en faire autant. Je rampe jusqu’au blessé. Le fils de Messaoud a du mal à respirer, je demande aux femmes de s’en occuper et de lui mettre un morceau de tissu pour éviter l’hémorragie. Salima n’est pas gravement atteinte, son fils Abdelkader, âgé de huit ans, la supplie de se coucher. Elle ne l’entend pas et continue à faire les cent pas en parlant toute seule. Son autre fils, Amine, me passe les cocktails Molotov, que nous allumons et balançons de la terrasse en direction des assaillants. La première bouteille d’Amine s’écrase juste en bas dans la ruelle. L’autre atterrit plus loin et nous permet d’avoir un peu de répit. Nous jetons tout ce qui se trouve sur la terrasse : parpaings, briques, pierres, tuiles...
Nous ne cessons d’espérer que du secours viendra. Pendant un court instant, à l’arrivée des blindés, je crois que nous sommes sauvés. Mais quand j’entends l’un des tueurs crier : « Nasro, tu ne nous échapperas pas », c’est comme un coup violent en pleine poitrine et, instinctivement, je comprends que nous n’aurons aucune aide et que nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes.
MAINTENANT, il faut faire vite et déguerpir. Tout d’un coup, je vois arriver les assaillants dans le jardin de M’hamed. Salima y est, elle n’avait pas voulu nous suivre. Elle est là, une grande tâche de sang sur sa poitrine, et n’essaie pas de s’échapper. Elle savait que si elle était agressée, elle ne saurait se défendre. Elle m’a souvent dit qu’elle préférerait mourir que de vivre cette angoisse. Un homme la tire par le bras et lui ordonne de le suivre. Il la traîne du côté d’un mur et je ne peux plus les voir. Elle veut en finir et le supplie de la tuer. J’entends Abdelkader, son fils, pleurer et crier : « Maman, maman ! » Puis des coups de machette, et puis plus rien...
Le groupe armé qui se trouve dans le jardin de M’hamed m’aperçoit sur le mur. L’un d’entre eux dit aux autres : « C’est Nasro, il s’échappe ! » Un autre hurle : « Il faut le prendre vivant ! Je le veux vivant ! » Ils pointent leurs mitraillettes et j’entends les balles siffler autour de moi. Je n’ai pas le temps de réaliser ce qui se passe, je perds l’équilibre et je tombe dans la ruelle de l’autre côté du mur d’une hauteur de 2,40 m. Mon pied nu atterrit sur une pierre. Une douleur intense me foudroie. La jambe enfle tout de suite. Je perds connaissance.
J’ignore combien de minutes se sont écoulées, mais quand, à même le sol, je reprends conscience, je suis tout seul dans la rue déserte. J’ai du mal à me relever et je commence à grelotter. Il ne fait pas froid, mais je me sens glacé. J’aurai froid toute la nuit, et j’aurai froid pendant toute une année.
Pour la première fois, je réalise que j’ai peur. Je ne veux pas mourir. Les assaillants étaient tout près quand nous avons fui. A ce moment précis, je vois les femmes regroupées debout dans le coin à droite de la terrasse de Warda. Des ombres sombres s’avancent vers elles. Je vois des silhouettes sur la buanderie et je crois reconnaître celles d’Amine et Ramdane. Un des éléments du groupe se dirige vers eux et leur tend la main pour les inciter à descendre. Je l’entends dire : « Descendez, n’ayez pas peur, je jure qu’on ne vous fera pas de mal ! » Les silhouettes d’Amine et des autres restent figées un moment et soudain se jettent derrière la maison, dans le vide... Mon coeur va s’arrêter !
Pourtant, je ne suis pas au bout de l’horreur. L’assaillant revient vers le groupe qui encercle les femmes et les enfants. On entend les cris et les pleurs, les femmes se serrent les unes contre les autres, leurs enfants entre les jambes ou dans les bras, et certaines bousculent les agresseurs. Quelques-uns d’entre eux empoignent des femmes pour les séparer du groupe, je suppose que ce sont celles qu’ils enlèvent. Certaines femmes se battent avec eux comme des lionnes pour protéger leurs filles. Celles qui ne veulent pas suivre les criminels sont exécutées à coup de hache ou posées à même le sol pour être égorgées. Les femmes crient : « Ne nous égorgez pas ! S’il vous plaît, tuez-nous avec vos balles, ne nous égorgez pas ! » Ils tirent les enfants avec une agressivité extrême et les jettent par-dessus la terrasse. Tout d’un coup je vois l’un des tueurs arracher un enfant accroché à sa mère. La femme tente de le serrer contre elle, mais il la frappe avec une machette. Il prend l’enfant par le pied et, en faisant un demi-tour sur lui-même, lui cogne la tête contre un pilier de béton. Les autres en font autant, ils sont pris d’un rire frénétique. Je ne supporte plus ce spectacle et je me cache la tête entre les mains.
Soudain, je suis attiré par des mouvements à gauche, au carrefour de la rue dans laquelle nous nous trouvons. Un petit groupe d’assaillants arrive, tirant un jeune homme qui parle à voix haute. Je reconnais « Chocolat », le jeune frère d’El-Hadj, un handicapé mental. Le groupe a l’air de bien s’amuser. L’un d’entre eux l’enlace et lui lance des plaisanteries. Il leur dit d’aller se faire foutre et d’arrêter le massacre. Tout le monde rit. Ils mettent le feu à une voiture stationnée à l’endroit même et certains veulent le jeter dans les flammes, mais l’un d’eux l’empoigne et lui coupe un membre, puis un autre. Les cris de la pauvre victime déchirent la nuit et sont indescriptibles. Nous nous regardons, pétrifiés par l’horreur. Je me bouche les oreilles, mais je ne peux détourner le regard.
Ils trainent la soeur de Chocolat et le vieux père hors de la maison. Quelques-uns des assaillants se ruent sur elle et la violent à tour de rôle. Le père, attaché, est contraint de regarder la scène. Tous les deux seront tués peu de temps après.
Ma tête va éclater, je n’en peux plus. Je commence à trembler. Le froid devient de plus en plus intense. À ce moment-là, je suis persuadé que je n’en réchapperai pas. C’est la fin du monde. Je me mets à parler à Dieu, j’en veux à Dieu : « Pourquoi, pourquoi tant d’atrocités ? » Je me sens fatigué, vidé, vidé, j’ai froid et je n’ai plus aucune force. J’ai l’impression que tout souffle de vie s’échappe de mon corps. Je sens la mort proche lorsque je regarde vers le ciel, cet infini bleu-noir, et je m’adresse à Dieu... Et là, c’est comme une décharge électrique qui me secoue, je sens la peur reprendre possession de moi, je sens l’instinct de survie. Je ne veux pas abandonner, je veux vivre, je veux revoir mes enfants. Je commence à hurler comme les autres qu’il faut prendre une décision, qu’il faut se battre, qu’il faut continuer.
Les assaillants, eux, sont entraînés et ont un plan bien défini, tandis que nous, nous arrivons à peine à prendre une décision commune. Certains veulent descendre se battre, d’autres non. Nous perdons du temps alors que les tueurs se rapprochent de nous.
Les voisins s’écrient les uns après les autres : « Les militaires arrivent ! Les militaires arrivent ! » Apparemment, ils ne sont pas très loin. Les assaillants aussi semblent déroutés et se retirent de la terrasse en face, ce qui nous permet de souffler un peu. Mais les chefs, des brutes, arrivent en courant et hurlent aux éléments du groupe armé : « Continuez ! Ne vous laissez pas dérouter ! Prenez tout votre temps, les militaires ne viendront pas. Allez, au travail ! ». Je demande l’heure à un vieil homme à côté de moi. Il me regarde, l’air perdu, avant de me répondre : « Il est 3 h 10 du matin. »
Messaoud Belaïd, qui était venu au début du massacre chez moi et était ressorti pour se battre, se trouve là. Il ne bronche pas. Pendant un court instant, nous avons peur l’un de l’autre. C’est lui qui me reconnaît. Je rampe vers lui, il me demande de ne pas faire de bruit et de ne pas bouger. Je pense que nous sommes dans les jardins des maisons de Mohamed Boulal et de Mohamed Tablati. Nous avons certainement dû y passer une heure, tous les deux, perdus, indécis et à l’écoute du moindre bruit insolite. On entend les cris des habitants qui, en fuyant, se font intercepter par les assaillants. Ces derniers leur demandent avec calme et fermeté de passer par tel endroit et de ne pas avoir peur. Je revois la scène que j’ai vécue quelques heures plus tôt en face de chez moi. Ils utilisent les mêmes procédés pour finalement égorger leurs victimes ou les massacrer à coups de hache. Nous entendons des hurlements et tout de suite la riposte, avec un mélange de rires et d’insultes de l’un des chefs du groupe armé.
Tout d’un coup, un cri déchire la nuit. Messaoud me prend le bras avec force et je sens ses doigts s’enfoncer dans ma chair. Il se raidit. Il ose à peine me dire : « C’est mon fils, ils égorgent mon enfant ! » Le jeune homme hurle qu’il ne veut pas être égorgé et qu’il préfère mourir par balle, il supplie ses agresseurs de le tuer rapidement. Son père se tient la tête entre les mains, impuissant. Son fils avait entre dix-huit et vingt ans.
Je ne sais pas comment, avec ces douleurs, je suis arrivé chez Arezki. Je reste dans la cage d’escalier, dans le noir, près d’une demi-heure. Je suis complètement abasourdi, absent, comme dans un état second. Ce n’est que lorsque j’entends un bruit de voitures et de voix rassurantes au-dehors que je me réveille de ma léthargie et que je me traîne vers la terrasse pour voir ce qui se passe. Il doit être entre 5 heures et 5 h 30. Je vois des gens sortir les blessés et les morts des maisons. On évacue les cadavres de la maison de Warda. Ils sont méconnaissables : des gorges tranchées, du sang, du sang, du sang. Je m’effondre là en sanglotant quand l’un des secouristes m’aperçoit. Il me demande de descendre de la terrasse. Je lui explique avec difficulté que je suis blessé, épuisé. Je ne sais pas comment je suis arrivé ici parce que toutes les issues sont bloquées. Un groupe de personnes amène une grande échelle. En s’apercevant que celle-ci est trop courte, l’un d’entre eux demande du renfort. Ils se mettent à plusieurs pour la soutenir et pour permettre à l’un d’eux de m’aider à descendre. Arrivé enfin en bas, je m’assois sur le sol et j’attends. C’est là que j’apprends que Nassia est morte. Une Simca 1100 arrive pour me transporter. Je suis en vie, je suis en vie, le cauchemar est passé, mais qui est encore vivant ?
Dans la nuit, les habitants des quartiers voisins, de Barakt, de l’ancien Bentalha ou d’ailleurs, avaient été alertés par les explosions de bombes, les balles traçantes, les cris et les hurlements des victimes, et étaient accourus immédiatement. A ce moment-là, les militaires et les policiers avaient déjà déployé leurs effectifs sur le grand boulevard et empêchaient les gens d’intervenir. Ils ont attendu là toute la nuit ! Après des heures d’attente angoissante, ils n’ont plus supporté cette situation et ont forcé le barrage pour venir à notre secours. Ils étaient très nombreux et ce n’étaient que des civils. Il y a ceux qui sont venus à pied par-derrière, entre 4 h 30 et 5 heures, et les autres qui ont pris leur véhicule à partir de 5 heures. Pas un seul militaire, pas un policier, pas une ambulance : il n’y a que des civils, avec leur voiture, venus pour nous aider.
Acette heure-là, il y a bien moins de bombes et de tirs, mais j’apprendrai plus tard que les assaillants sont encore dans le quartier au moment où les secours arrivent ! Ils se replient lentement en longeant les vergers. Ils crient aux gens réfugiés dans les orangeraies : « Sortez, sortez, la police est là ! » Certains rescapés sortent naïvement de leur cachette. La femme de Mohamed Ghazal et ses quatre enfants sont tués ainsi, à la dernière minute. Il est étonnant que ces personnes soient tombées dans le piège. Y avait-il quelque chose qui les a mis en confiance ? Les assaillants s’étaient-ils débarrassés de leur kachabia ?
Ce qui m’impressionne dès le lendemain du massacre, c’est que, malgré l’atroce douleur qui nous déchire, les gens s’en remettent entièrement à Dieu : ils acceptent ce qui est arrivé pour ne pas sombrer dans la folie, la haine et un besoin de vengeance aveugles. Ce n’est pas qu’ils pardonnent aux criminels, mais c’est une façon de se réconforter mutuellement. Moi, je n’ai jamais accepté la fatalité et je veux comprendre et essayer de savoir pourquoi ils nous ont choisis, nous.
Le plus choquant, c’est qu’à l’unanimité, tous disent que ce sont les militaires qui nous ont tués. C’est tellement évident que personne ne demande comment nous en arrivons à cette conclusion et pourquoi nous en sommes si sûrs. J’ai du mal, quand même, à accepter aussi facilement le fait que les militaires aient commis ce massacre. Malgré tous les indices qui se confirmeront au fil de nos investigations, l’idée que notre destin aurait été, longtemps auparavant, étudié et décidé, voire calculé par une poignée de hauts responsables militaires me paraît inconcevable, ou débile. Je préfère largement mettre tout ça sur le compte de la folie humaine.
Qui a tué à Bentalha ? , témoignage de Nesroulah Yous, postface de Salima Mellah, journaliste algérienne résidant en Allemagne, et François Gèze, éditions La Découverte, 312 p, 120 F. En vente à partir du 12 octobre. (c) La Découverte
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Le massacre de Bentalha
Je viens de lire votre témoignage qui est pour ma part horrible et je compatis à votre douleur ainsi qu’à celle du peuple algérien. J’en viens à la même conclusion que vous je pense et ça à 99.99% que l’armée est à l’origine de ce sanglant massacre. Ce sont des personnes qui n’ont pas de coeur, ils sont inhumains et je ne souhaite qu’une chose qu’ALLAH tout puissant leur fasse payer le mal et les atrocités qu’ils ont commis. J’espère avoir une réponse de votre part inch’ALLAH et que DIEU vous garde. Une ressortissante algérienne de marseille.
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Le massacre de Bentalha
Ce témoignagne me révolte. J’ai passé plusieurs été à alger pendant cette période horrible. A mon retour je n’étais plus la même. Toutes ces atrocités, cette horreur, ces victimes par milliers c’est perturbant. Ces monstres qui qu’ils soient n’ont rien de musulmans, je veux pas croire qu’ils puissent croire en quoi que soit. J’ai une pensée pour tous les orphelins, les veuves et veufs et aux victimes à qui on ne pense pas assez. J’espère voir un jour l’Algérie debout et digne de mes ancetres.
Une fille de parents algérien...
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Le massacre de Bentalha
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Le massacre de Bentalha
Voilà,encore une partie de l’histoire sanglante de la decennie noire à classer dans les archives. Jusqu’à quand on attends la verite,c’est contemporain et on sait rien,et on nous parle encore de la premiere guerre(1954-1962). Je m’adresse au soit disant rescape du massacre,ça est la vie est belle ,t’avais promis de faire quelques choses pour tes voisins. on entends plus parler,comme dit un proverbe algerien(wih li djet fih),c’est à dire tant pis pour les victimes. bref,on est malade de vivre sans connaitre la verite.
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Le massacre de Bentalha
je souhaite joindre md salima mellah pour lui proposer un sujet de livre sur l’algérie. Je suis frédéric mellah qui logiquement par nos origine est certainement de la même souche qui à quitter le maroc vers les années 1430
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Le massacre de Bentalha
peu après la boucherie de bentalha,une autre boucherie encore plus abominable a été perprétré à HAD CHEKALA,localité isolé de relizane,à l’ouest d’alger,l’etat, avait une fois de plus, été pointé du doigt, sur l’indifférence porté, aux quelques 800 personnes, massacrées cette meme nuit de décembre 1997 ;ce sont les rescapés ,qui ont été contraint,dans le froid glacial et la pénurie,d’enterré eux-même,leurs propres defin et ceux des autres,tout ceci,dans l’indifférence totale des pouvoirs publique. suite à cet effroyable carnage(le plus grand de la decennie noire),on a racheté le silence des rescapés,comme on a essayé de racheté celui de bentalha,la seule différence, hormis le nombre vertigineux de victimes (on parle de 1000 morts a had chekala),c’est que des projecteurs se sont enfin braqués sur ces horreurs inéffable, notamment à bentalha et à rais,où des rescapé comme nesroullah,ont pour la première fois, remis en question la seule culpabilité du FIS,la vérité est proche, toute proche,in challah
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Le massacre de Bentalha
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Le massacre de Bentalha
c’est terrible je suis ciderer et je pense comme vous
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Le massacre de Bentalha
i’ai été boulversé par ce récit qu’Allah maudissent ceux ki on commis ces actes cette nuit là a bentalha. Moi qui suis francais d’origine algerienne ( oran ) j’ai qu’une envie visité bentalha. Mes frères et soeur de bentalha gardez foi en Allah.