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Prix des trithérapies : l’OMS en accusation
5 octobre 2000 (Le Temps)
GENEVE, 5 octobre 2000 (Le Temps)
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par Pierre Hazan
SIDA. La baisse du prix des trithérapies dans le tiers-monde, annoncée en mai, ne s’est toujours pas fait sentir. Médecins sans frontières réagit.
« En 2020, il pourrait y avoir 500 millions de personnes séropositives. L’immense majorité se trouvera dans les pays en développement. On ne peut pas simplement les effacer de nos préoccupations sous prétexte que les forces du marché gouvernent l’économie ». C’est ce qu’affirmait hier à Genève James Orbinski, le président de Médecins sans frontières (MSF). En ligne de mire : l’Organisation mondiale de la santé (OMS), accusée de mollesse face aux grandes compagnies pharmaceutiques.
Aujourd’hui, 95% des personnes infectées par le sida n’ont pas accès à des médicaments. Dans la plupart des pays en développement, le prix mensuel des anti-rétrovirus qui les maintiendraient en vie équivaut à trente fois leur salaire mensuel. Devant la facture « humaine » de cette réalité économique, James Orbinski demande une réaction vigoureuse de l’OMS : « Il est possible de faire baisser le prix du traitement du sida par la trithérapie de 10 000 dollars à 800, voir à 240 dollars par an, en produisant ces médicaments dans les pays pauvres. Un grand nombre de patients pourraient être sauvés, mais il faut une décision politique pour mettre ces médicaments à portée des pays en développement et c’est à Gro Harlem Brundtland (directrice de l’OMS) de prendre la tête du mouvement. » Celle-ci est en ce moment à Winterthour, où elle expose les grandes lignes de son programme en présence de 80 ONG.
L’OMS avait annoncé à grand fracas en mai le fait que cinq producteurs de trithérapies allaient baisser leurs prix de 85% pour rendre ces médicaments abordables pour le tiers-monde. Cinq mois plus tard, pas un seul séropositif n’a pu bénéficier de ces prix. Le docteur Suzuki à l’OMS affirme au Temps que « l’accord sur les baisses des prix devrait être finalisé d’ici à novembre », les lois anti-trust ayant retardé la chute des prix. En fait, l’industrie pharmaceutique avait parfaitement joué, grâce à l’effet d’annonce, pour éviter d’être montrée du doigt au sommet international sur le sida qui se tenait peu après à Durban.
L’une des questions désormais centrale est de savoir si les pays en développement qui ont les capacités technologiques de produire des trithérapies vont le faire sur une échelle massive. C’est ce que souhaite MSF, et ce que redoute l’industrie pharmaceutique. MSF accuse les grandes compagnies et certains gouvernements occidentaux d’exercer des pressions politiques et commerciales pour dissuader la production de trithérapies dans les pays en développement. Une disposition (sujette à interprétation) de l’Organisation mondiale du commerce permet de passer outre la protection conférée par les brevets, en cas d’urgence sanitaire. Jusqu’à présent, l’OMS n’a pas pris une position très affirmée sur ce dossier, tiraillée entre la nécessité de continuer à coopérer avec les grandes compagnies pharmaceutiques et les impératifs liés à la santé publique.
"Montrer que c’est possible " - Entretien avec Bernard Pécoul, coordinateur de la Cellule médicaments de MSF, sur les priorités de la campagne médicaments et la méthode adoptée.
Comment les terrains MSF participeront-ils à la campagne médicaments ?
Leur participation doit s’effectuer à trois niveaux différents :
- Les équipes doivent nous permettre d’identifier les problèmes d’accès aux médicaments auxquels elles sont confrontées. Certaines font face quotidiennement au manque de traitements, à l’inefficacité de médicaments existants, au développement de résistances aux antibiotiques. Il faut que nous parvenions à documenter précisément ces obstacles.
- Elles devront également participer, avec nous, à la recherche de solutions concrètes. Il faudra ainsi tester des médicaments déjà commercialisés qui ont fait la preuve de leur efficacité dans un contexte différent de notre cadre d’intervention. Il faudrait également essayer des traitements qui ne sont pas disponibles dans les zones où nous travaillons. Des dérivés d’une plante chinoise comme l’artésunate par voie rectale ont été testés avec succès en milieu hospitalier pour réduire la mortalité due au paludisme chez les enfants. Il serait utile de vérifier ces résultats en milieu périphérique, dans des dispensaires où nous travaillons.
- Les équipes auront enfin à tester de nouveaux protocoles, notamment des formes simplifiées de traitement. Prenons l’exemple des infections respiratoires aiguës chez l’enfant. Nos protocoles actuels sont compliqués et peu efficaces (8 à 10 jours d’ampicilline par voie intraveineuse). Il faudrait essayer la ceftriaxone en une injection intramusculaire par jour sur des périodes courtes. Pour la tuberculose, de nouveaux protocoles sont également à proposer pour simplifier les traitements de première ligne (le DOTS) et traiter les multi-résistance, dans les prisons russes par exemple. Dans les projets de lutte contre le Sida, il convient d’examiner la faisabilité des traitements contre les maladies opportunistes, et la réduction de la transmission materno-infantile (Kenya, Cameroun, RCA, Malawi, Ouganda...). Il serait également important, dans des environnements favorables, comme en Thaïlande, ou dans les pays d’Amérique Latine, de tenter de soigner des malades à l’aide de bi- ou tri-thérapies.
Quel est le type de missions appelé à travailler plus particulièrement avec la campagne ?
Dans une majorité de missions (programmes de soutien aux structures de soins et programmes verticaux de lutte contre les épidémies), les différents aspects que j’ai cités peuvent être mis en [oe]uvre. On devra néanmoins laisser de côté les pays où les conditions de sécurité ne sont pas réunies pour organiser un réel suivi. C’est le vrai problème que pose actuellement la trypanosomiase dont les foyers se développent au Soudan, en Angola, au Congo-Kinshasa, etc. La situation ne permet pas aujourd’hui d’y envisager l’ouverture d’un projet de recherche opérationnelle pour prendre le relais de l’Ouganda.
Là où cela est possible, les projets de recherche opérationnelle concerneront en priorité les 10 pathologies (cf. tableau p.) qui représentent près de 90 % des décès dus aux maladies infectieuses. Le rôle de la campagne médicaments est de stimuler MSF pour que, dans la définition des objectifs de l’association, on retrouve une composante de recherche de solutions sur ces sujets. Il s’agit in fine de déboucher sur des meilleurs traitements pour les malades que nous prenons en charge.
Quelle méthode adoptez-vous, et qui seront vos partenaires ?
On ne pourra pas couvrir la totalité des problèmes : nous devrons sélectionner quelques exemples et partir ensuite à la recherche de solutions durables qui pourront s’appliquer à d’autres pathologies.
Outre des représentants de chaque section MSF, nous souhaitons avoir une vingtaine d’interlocuteurs dans les missions qui soient le relais de la campagne. Les maîtres d’oeuvre de ce projet restent les secteurs opérationnels de MSF avec les départements médicaux et le soutien d’Epicentre, d’AEDES, d’Universités...
Il nous faudra collaborer bien sûr avec des institutions, au premier rang desquelles l’OMS, mais aussi la Banque mondiale, l’Unicef... Cette collaboration prendra la forme, je dirais, d’un soutien critique. Pour la recherche de solutions concrètes, les laboratoires internationaux et les fabricants de médicaments génériques ont déjà été approchés. Nous les rencontrerons encore régulièrement sur des sujets précis. Nous avons également commencé à créer un réseau de partenaires partageant nos préoccupations, avec des compétences différentes. Des associations de consommateurs et de défense des malades nous apportent leurs propres réseaux, leur capacité à mener des campagnes sur le long terme, à influencer les décideurs... Et il faut absolument inclure des partenaires locaux, qu’ils soient gouvernementaux ou privés (ONG, producteurs etc.).