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Gibraltar : un détroit maudit pour les Africains qui rêvent d’Europe
27 juillet 2000 (AFP)
TANGER (Maroc), 27 juillet 2000 (AFP)
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Sur la petite esplanade du Souk Dakhil, située en bas de la médina de Tanger (nord), Desmon Owen scrute avec de vieilles jumelles les côtes espagnoles qu’il aperçoit dans le lointain et ce maudit détroit de Gibraltar que les ferries traversent en moins de deux heures et qu’il ne parviendra peut-être jamais à franchir.
Desmon Owen est un catholique Nigérian. Comme beaucoup de ses compatriotes, il a fui les rivalités entre chrétiens et musulmans qui ensanglantent régulièrement le nord de son pays pour venir au Maroc, dans ce pays pourtant musulman, trouver provisoirement un peu de tolérance. Un provisoire qui, pour lui comme pour tant d’autres, commence à prendre des allures d’éternité.
Combien sont-il à rêver ainsi d’une terre promise ? Sûrement des milliers, mais il est impossible d’avancer un chiffre précis. Officiellement, selon les dernières statistiques disponibles, les autorités marocaines ont interpellé en 1998 quelque 17.178 émigrés étrangers illégaux. Mais il y a tous ceux qui sont passés entre les mailles relativement grosses du filet et puis tous ceux, nombreux, qui ont été interpellés plusieurs fois.
Ce qui est sûr, de l’avis même de tous les témoignages, c’est que le nombre des africains sub-sahariens qui cherchent à gagner l’Espagne à partir du Maroc augmente d’année en année.
La majorité tentent leur chance à partir de Tanger où des environs de l’enclave espagnole de Ceuta, située juste en face du rocher de Gibraltar et de plus en plus sévèrement gardée. Quelques uns cherchent aussi à fuir à partir de Melilla, autre enclave espagnole pas très éloignée de la frontière algérienne et les plus fous n’hésitent pas à braver l’océan Atlantique pour tenter de gagner les îles Canaries à partir du sud-marocain.
A Tanger même, tous les petits hôtels du bas de la médina sont aujourd’hui peuplés d’africains sub-sahariens qui s’entassent dans des chambres louées 40 dirhams (4 dollars) par jour. La grosse majorité des clients sont des Nigérians qui, comme Desmon Owen, ont fuit les massacres inter-religieux. Mais il y a aussi quelques Gambiens, des Ghanéens, et semble-t-il de plus en plus de Sierra-Léonais qui ont fui la guerre civile.
L’énorme majorité de la communauté est anglophone, même si l’on trouve également quelques Sénagalais, des Maliens, des Congolais et des Ivoiriens. Certains sont arrivés légalement à Casablanca par avion, d’autres sont entrés clandestinement au Maroc à travers la frontière algérienne. Mais tous, ou presque, sont depuis plus de 3 mois au Maroc et donc en situation illégale. Presque tous, aussi, se sont à un moment ou a un autre fait voler leurs passeports.
Pour les commerçants du bas de la médina, la présence de cette communauté africaine de plusieurs centaines d’individus est une aubaine, car elle a relancé leur commerce, à croire qu’elle dispose d’un certain pouvoir d’achat. Mais il est difficile de savoir d’où vient l’argent.
Selon plusieurs témoignages, une grande partie des africains vit de mendicité. Mais il y a aussi les petits boulots, les quelques mandats parfois reçus des familles, les petits trafics et donc la petite délinquance et, pour certaines femmes, la prostitution. Une "passe", selon un gynécologue marocain, côute parfois moins de 5 dirhams (1/2 dollar), et plusieurs cas de sida "en phase finale" ont été, selon lui, décelés.
Ce qui est sûr, c’est que tout le monde partage. Mais ce qui est sûr aussi, c’est que ceux qui ne disposeront jamais des 600 à 1.000 dollars pour payer un passeur qu’ils espèreront honnête et tenter de gagner l’Espagne sont largement majoritaires.