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Zinedine Zidane
Zidane câche la forêt
19 juillet 2000 (Libération)
LYON, 19 Juillet 2000 ( Libération)
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Les Français issus de l’immigration maghrébine aspirent à une véritable représentation dans la vie sociale et politique.
Domar Idrissi est ethnologue, conseiller d’arrondissement à la ville de Lyon, Mohamed, Khanchi est maître de conférences en sciences économiques à l’université Lyon-II, et Filali Osman est maître de conférences en droit privé et sciences criminelles à l’Institut d’études politiques de Lyon.
La forteresse des élus subit
les assauts répétés de ces jeunes qui ne demandent qu’à s’exprimer. Un combat inégal d’où la République peut sortir meurtrie. epuis quelques années, la presse publie, selon un échéancier qui tient du rite, des constats sur des problèmes tels que ceux liés aux discriminations que subissent les Français issus de l’immigration maghrébine ou à leur mise à l’écart de toute participation directe à la vie politique. L’émission télévisée Envoyé spécial a, il y a quelques semaines, osé consacrer un reportage aux discriminations et montré que les parquets étaient peu enclins à réprimer leurs auteurs pour des raisons d’ordre sociologique et juridique (moins de 8 condamnations pénales pour 1998). De tous ces constats, il ressort que ces citoyens ressentent un sentiment profond d’amertume lié au décalage immense entre la composition démographique et sociologique du paysage français et sa représentation politique. Ce malaise entraîne plusieurs conséquences, et en premier lieu celle qui consiste à condamner tout clientélisme et toute vision manipulatrice d’une citoyenneté en construction, car les vingt dernières années d’exercice de pouvoir de gauche et de droite nous ont appris que ceux qui crient aux loups finissent par pâtir de leurs crocs. Il s’agit moins d’interpeller les élus que de leur rappeler cette règle élémentaire : le statut d’élu doit cesser de faire l’objet d’une appropriation par des notables issus de tous les partis politiques qui se cantonnent à faire de la gestion électorale de voix, et plus particulièrement à l’égard des citoyens issus de l’immigration maghrébine. Ces derniers mettent en garde la société à laquelle ils appartiennent contre le fait que la pire négation de la citoyenneté, comme en témoignent d’autres expériences historiques, consiste à octroyer une existence publique de seconde zone, à l’aide de dispositifs institutionnels spécifiques : police de proximité, médiation pseudo-juridique dans les quartiers qui se résume à des remontrances moralisatrices, etc.
Les formes de régulations sociales sont ignorées par les élus qui leur préfèrent l’intervention de structures gravitant dans leur cercle. Il peut même se produire que ces élus se travestissent en missionnaires investis d’une apparente tâche civilisatrice à l’occasion d’actions qualifiées du doux adjectif « citoyennes », mobilisé pour la bonne cause (la leur, évidemment). N’est-ce pas là un retour inconscient à l’histoire du XXe siècle ?
En effet, une partie du Maghreb était sous statut de protectorat, système mis en place par le pacte de la SDN du 28 juin 1919 où le protecteur était investi d’une mission sacrée de civilisation. La meilleure méthode pour atteindre ce résultat était alors de mettre nos aïeuls sous tutelle (art. 22).
Les choses ont changé avec le siècle ; nos aïeuls, après avoir fait don de leur sang pour la France, se sont émancipés et, dans le même mouvement, leurs descendants, dont une partie est composée de citoyens français qui rappellent à qui veut bien les entendre qu’ils ne sont pas des incapables majeurs.
Chacun peut en effet constater au quotidien que des acteurs sociaux issus de l’immigration sont très actifs sur le terrain et font un travail souvent remarquable, et se heurtent, en retour, à de l’ingratitude ainsi qu’à des tentatives de récupération.
Ces médiateurs sociaux informels participent, bel et bien et efficacement, aux processus de socialisation et d’intégration alors que l’attitude condescendante de certains stratèges des appareils politiques consiste souvent à saper et à détourner à leur profit exclusif la vocation première des activités mises en place, souvent sans leur aide, quelle qu’elle soit. Cette gestion de courte vue, et passablement confuse, obscurcit le paysage politique dans lequel évoluent ces jeunes citoyens. Elle n’apporte aucune réponse efficace aux problèmes sociaux concrets qui se posent à eux. Mais est-ce pour autant la fin du modèle républicain d’intégration ? Sans doute, si l’on perd de vue que le courage politique consiste à se doter d’un nouveau cadre clair, afin que chacun sache à quoi s’en tenir. La politique de l’autruche ne peut que conduire à des lendemains désenchantés. La violence sporadique et récurrente, manifestée à l’égard des institutions et de leurs représentants, est symptomatique, non d’un refus d’intégration mais tout au contraire comme une demande larvée de participation à la vie sociale et publique. Plus qu’un appel de détresse, cette violence est l’expression pathologique d’une démocratie malade de ses représentants. Les Français issus de l’immigration maghrébine ne sont pas réfractaires à la participation à la vie de la cité dès lors que la porte de l’agora France ne leur est plus fermée brutalement par des élus. La forteresse des élus subit les assauts répétés de ces jeunes qui ne demandent qu’à s’exprimer. Un combat inégal d’où la République peut sortir meurtrie, comme elle l’est souvent dans l’histoire. Mais persévérer est diabolique. En effet, n’a-t-on pas tenté, dans une période post-Coupe du monde, de mesurer l’intégration à l’aune du nombre de buts marqués par Zinedine Zidane ?
Autant dire que l’image et la représentation qu’une majorité de Français, et une grande partie de la presse, se fait des citoyens issus de l’immigration maghrébine est réduite aux exploits des nouveaux dieux du stade. Combien d’articles de presse, d’émissions télévisées mettent-ils en valeur la contribution de ces citoyens au rayonnement économique, social et culturel de la France ? Continuera-t-on, au prix d’acrobaties, à exiger de tous ces concitoyens qu’ils soient des dieux éphémères de l’Olympe sportif, à défaut de quoi, ils ne sont imaginés que comme les acteurs de tragédies ayant pour toile de fond une voiture calcinée ? Comme le dit la sagesse populaire, il n’y a pas pire sourd qui celui qui ne veut point entendre. Le groupe Zebda pourrait, à la suite de sa chanson Tomber la chemise, en écrire une autre dont le titre serait Tomber le masque. Ce masque n’a rien de commun avec celui utilisé par les acteurs des tragédies du théâtre de Sophocle ; il est celui de l’hypocrisie et de la duplicité dans la pratique politique. En effet, le manichéisme électoral, de gauche et de droite, ne peut justifier certains comportements en privant une fraction significative de la population française de toute représentation légitime et pleinement responsable car les élites issues de l’immigration se voient au mieux proposer des places de figuration sans aucune capacité d’intervention sur les problèmes réels à résoudre. Bas les masques si nous ne voulons pas que la fameuse fracture ne finisse par un vaste ghetto hors des institutions de la République ! Petite brèche dans la grande muraille de la forteresse, cette mise au point suscitera des vocations bien entamées en rappelant que les assauts sont permis et que, s’ils sont répétés, ils peuvent porter leurs fruits. Car, en définitive, cette République est aussi nôtre.