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Le sida n’est pas une fatalité
28 juin 2000 (L’Humanité)
PARIS, 28 juin 2000 (L’Humanité)
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L’ONUSIDA fait le point sur la lutte contre le VIH
Dans son rapport préparatoire à la Conférence internationale sur le sida, qui se tiendra du 9 au 14 juillet en Afrique du Sud, l’organisme des Nations unies dresse un tableau sombre de l’épidémie, mais met en avant les ripostes efficaces contre la maladie.
Aussi gigantesque et catastrophique que soit l’ampleur prise par l’épidémie du sida dans le monde, avec 18,8 millions de morts et 34,3 millions de personnes infectées actuellement, le développement du virus n’est pourtant " pas une fatalité ". Dans son rapport rendu public hier soir, une douzaine de jours avant la 13e conférence internationale sur le sida à Durban, en Afrique du Sud, l’ONUSIDA s’évertue plus que jamais à tirer la sonnette d’alarme en direction des gouvernements et des bailleurs de fonds, mais avec cette fois un timbre positif : " Quinze années d’action contre l’épidémie nous ont permis de mieux saisir quelles sont les ripostes efficaces, souligne le Dr Peter Piot, directeur de l’organisme des Nations unies. Les pays qui ont adopté des stratégies de lutte contre l’épidémie tournées vers l’avenir en récoltent les fruits " et d’autres peuvent les suivre dans cette voie. Porté en exemple, l’Ouganda est parvenu, grâce à une politique nationale énergique et à la mobilisation de toutes les communautés, à ramener les taux de prévalence de 14 % au début des années quatre-vingt-dix à 8 % aujourd’hui. ONUSIDA se garde bien de proposer une recette miracle, mais tire avec lucidité les leçons des multiples expériences et échecs vécus.
En matière de prévention, par exemple, les études ont démontré que le préservatif reste la meilleure précaution, car les campagnes prônant l’abstinence avant le mariage " paraissent en échec auprès des jeunes sur la plupart des continents ", l’abstinence est difficile à vivre et la fidélité dans le couple dangereuse. Une étude menée chez des femmes mariées à Madras (Inde) et infectées par le virus a ainsi démontré que 88 % d’entre elles n’avaient eu des rapports sexuels qu’avec leur conjoint au cours de leur vie ! Le recours au préservatif s’est volontiers, bien que très inégalement, développé chez les jeunes à condition qu’il soit facilement accessible (au Brésil, grâce à une grande campagne, 87 % des 18-25 ans l’ont adopté pour leurs rapports occasionnels), mais il semble encore difficile à imposer lors des rapports avec des prostituées, ainsi qu’à l’intérieur du couple.
L’une des solutions, à laquelle le rapport consacre un chapitre entier, réside dans le développement des tests HIV et du conseil. Le fait de connaître son statut sérologique, qu’il soit négatif ou positif, peut " inciter à prendre des précautions à l’intérieur du couple " et si c’est " correctement mis en ouvre, cela peut briser le cercle vicieux de la crainte, de la stigmatisation et du déni ". " Si redoutables que soient les obstacles au dépistage du VIH, il est important de s’y attaquer ", plaide l’ONUSIDA, qui souligne également son rôle dans la prévention de la transmission de la mère à l’enfant. En effet, 3,8 millions d’enfants sont décédés du sida et 1,3 million vivent aujourd’hui avec le VIH. Sans aucune intervention, le tiers environ des mères séropositives transmettent le virus à leur enfant. Des progrès importants ont été réalisés, grâce à des traitements pilotes à l’AZT ou à la néviparine (plus simple, plus rapide et moins chère), mais ils restent encore anecdotiques et l’on se trouve confronté à de véritables dilemmes. Faut-il ou non conseiller d’allaiter ? Faut-il risquer de transmettre le virus ou une autre maladie en raison des conditions d’hygiène ? Sept projets pilotes lancés en Afrique subsaharienne et en Amérique latine devraient permettre de répondre à cette question.
Au-delà de la prévention, la prise en charge des personnes malades pose désormais un immense défi avec 34,3 millions de personnes dans le monde qui vivent avec le sida, dont 24,5 millions en Afrique subsaharienne. Selon l’ONUSIDA, les états d’esprit changent. Alors que longtemps, les pays concernés les plus pauvres ont mis l’accent sur la prévention, considérant les malades comme des condamnés pour qui rien ne pouvait être fait, une prise de conscience politique s’est effectuée dans les années quatre-vingt-dix, en partie en raison du succès des antirétroviraux. Les soins sont désormais inscrits à l’ordre du jour des pays en développement... Mais ils sont nombreux à partir de très bas : le secteur de la santé qui recevait auparavant peu de subsides des budgets nationaux connaît des déficiences exacerbées avec l’épidémie. " Mêmes les grands hôpitaux des villes destinés à la formation du personnel et affiliés à des écoles de médecine ont de graves problèmes " : ils ne sont pas capables dans la moitié des cas de soigner les maladies associées au sida, tel le sarcome de Karposi. En ce qui concerne l’offre d’antirétroviraux, une étude menée avec l’OMS conclut que dans la plupart des pays en développement " il serait impossible de financer des programmes de traitement antirétroviral tendant à une couverture universelle ".
Que faire ? L’ONUSIDA n’esquive pas la question et établit une liste de priorités, en fonction des capacités de chaque pays : la sélection des offres de services en privilégiant le conseil et le dépistage, le traitement des maladies associées les plus faciles (muguet, pneumonie...), la prévention des infections et le soutien psychosocial des malades et de leur famille, une augmentation de la formation des travailleurs dans le domaine de la santé, le développement des infrastructures de soin, un contrôle de la quantité des produits essentiels, l’amélioration de l’accès aux médicaments... Sur ce dernier point qui sera au centre des discussions de Durban, l’ONUSIDA, qui négocie actuellement des baisses de prix avec les laboratoires pharmaceutiques, reconnaît enfin qu’il est " possible d’arriver à des diminutions de prix par d’autres voies que celle qui consiste à négocier avec les titulaires de brevet ". Le rapport cite l’importation de génériques produits par exemple en Thaïlande ou au Mexique (0,56 dollar pour une dose de staduvine au Brésil contre 4,10 dollars en Côte d’Ivoire et 9,07 dollars aux Etats-Unis) et la possibilité de " licence obligatoire " qui permet aux gouvernements de donner à un tiers le droit de produire localement un médicament. Une information officielle qui pourrait inciter les plus réticents à sauter enfin le pas.
Reste la question primordiale du financement. En sus de l’appel toujours pressant aux dons internationaux et à la redistribution des budgets nationaux en faveur de la lutte contre le sida (des remaniements importants ont connu le succès au Brésil, en Chine, en Inde, et en Thaïlande), Peter Piot réclame un allégement de la dette des pays pauvres : " Les pays en développement qui supportent 95 % du fardeau du sida doivent au total quelque 15 400 milliards de dollars. Les pays africains paient quatre fois plus pour le service de la dette qu’ils ne dépensent actuellement pour la santé et l’éducation. Si la communauté internationale allège une partie de cette dette, ces pays pourront réinvestir dans l’atténuation de la pauvreté, la prévention du sida et la prise en charge des personnes touchées. " Débats à suivre à Durban.
Isabelle Duriez