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Mettre fin au scandale de l’inégalité des soins
9 juin 2000 (Impact médecin)
PARIS, 9 juin 2000 (Impact médecin)
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Ministre de la santé de 1986 à 1988, aujourd’hui membre du conseil d’administration de Glaxo Wellcome et présidente de la fondation de cette firme pharmaceutique, Michèle Barzach a pesé de tout son poids, avec la force de ses convictions, dans la décision de cinq grands industriels du médicament (Boehringer Ingelheim, Bristol-Myers Squibb, Glaxo Wellcome, Merck et Hoffmann-La Roche) de baisser de façon très importante le prix des médicaments contre le sida dans les pays pauvres. Elle explique pourquoi cet accord est une décision majeure, qui va bien au-delà de la simple distribution de médicament.
« La démarche va plus loin que d’apporter des médicaments à 2 dollars. C’est un catalyseur, une prise de conscience neuve. Il est temps de dire que 90 % de la population mondiale n’a pas que le droit de mourir. »
Michèle Barzach La décision de cinq grandes firmes pharmaceutiques de baisser de façon très importante le prix des médicaments antisida pour les pays pauvres continue de provoquer des commentaires nuancés.
Cessons cette tendance à être toujours négatif. Il s’agit d’un accord beaucoup plus large et plus important que celui qui ferait simplement baisser le prix des médicaments. Après avoir consacré plusieurs années à chercher des thérapeutiques pour lutter contre le sida, cinq grandes entreprises pharmaceutiques, au-delà des lois de la compétition, ont accepté de s’unir pour parvenir à un accord. Cela ne concerne pas uniquement les produits antisida mais aussi ceux qui sont destinés aux maladies opportunes. L’objectif de cet accord majeur est de parvenir à une accessibilité aux soins et aux traitements. C’est la première fois qu’une organisation comme l’Onu passe un accord avec des firmes privées.
Mais cela reste un accord tardif.
Ce n’est pas ma vision de la vie. Les choses viennent quand elles viennent, et il faut en saisir la chance. Profitons de cette période d’espoir pour agir... Oui, c’est tard, mais ce retard incombe aussi à l’ensemble des dirigeants du monde, et pas seulement aux industriels du médicament ! Tous les gens qui connaissent bien les pays en voie de développement savent bien qu’il ne sert à rien d’apporter simplement des produits à des prix moindres, s’il n’y a que ça. C’est une fausse réponse au problème. Les médicaments contre le sida demandent un environnement médical et biologique important, qui exige une observance très rigoureuse, au risque dans le cas contraire de créer des résistances transmissibles. La baisse des prix ne suffit pas. Il faut un engagement multipartenarial pour arriver à des résultats, c’est-à-dire un engagement politique des pays concernés et des structures adaptées ou adaptables. Et il faut aider ces pays à adapter leurs structures, en apportant de l’argent et des moyens humains. Tout cela représente beaucoup d’argent. Et ensuite il faut offrir des médicaments à des coûts très bas et s’assurer de leur bonne distribution et de leur bonne observance. Tout cela doit se faire avec des hommes responsables, dans le cadre d’accords internationaux.
Tout change. La Banque mondiale est sortie de sa certitude selon laquelle la seule solution contre le sida était la prévention. Elle a compris que se battre pour faire accéder les populations aux traitements contre le sida est une obligation morale. Et les industries pharmaceutiques l’ont compris aussi. La Banque mondiale va apporter des moyens financiers, « sans limite », a même dit son président de façon remarquée. L’OMS est bien sûr très engagée dans cette opération, ainsi que l’Unicef et le FNUAP qui vont s’occuper jusqu’au bout de la distribution, y compris de l’observance.
À quel niveau seront les « prix bas » ?
Les firmes pharmaceutiques n’ont pas annoncé de prix en raison des lois antitrust en vigueur aux États-Unis. Elles ne peuvent que choisir une stratégie propre. On peut toutefois dire, par exemple, que Glaxo apportera des traitements, y compris les bithérapies, à 2 ou 3 dollars par jour. Cela veut dire une baisse des prix de 80 à 85 % des prix. Et cela sans limite, dans le cadre des programmes mis en place.
Mais la démarche va bien plus loin que d’apporter des médicaments à 2 dollars. Elle se veut le catalyseur d’une problématique bien plus large, qui consiste à savoir comment la communauté internationale peut enfin se mobiliser pour mettre fin au scandale des inégalités concernant l’accès aux soins. Il faut garder à l’esprit que nous dépensons entre 13 000 et 15 000 francs par personne et par an dans nos pays contre 30 francs en Afrique ! Il est temps de dire que 90 % de la population mondiale n’a pas que le droit de mourir.
Comment cela va-t-il se mettre concrètement en place ?
On va rapidement agir dans les pays les plus pauvres, où le sida est particulièrement menaçant et où existe une véritable volonté politique. Pour réussir, il faut pouvoir travailler la main dans la main avec les gens qui sont sur le terrain. Il est prévu qu’Onusida élise les pays où les programmes débuteront, et ce avant la fin de l’année. On a parlé de vingt-cinq pays. Il faudra aller vite, car, dans certains pays d’Afrique australe, on peut perdre en une année entre douze et vingt ans d’espérance de vie, uniquement à cause du sida. On est là face à une prise de conscience, à la dimension de l’humanité. Il s’agit d’une entreprise humanitaire et humaine avec des objectifs ambitieux comme jamais sans doute.
Pour vous, n’est-ce pas une nouvelle façon de faire de la politique ?
C’est une continuité. Quand j’étais ministre de la Santé, j’avais perçu que le sida était un problème énorme, qui était aussi un problème politique. J’ai eu beaucoup de mal à faire partager cette conviction, notamment face au Front national. Mettre les seringues en vente libre n’a pas été chose facile. Pour le sida, les associations de malades ont conduit à la grande révolution sociale de cette fin de siècle dans le secteur sanitaire. C’est aujourd’hui ma conception de la politique. Je suis très engagée dans ces actions. J’y consacre une partie de ma vie et mon énergie, avec le sentiment d’être très utile, plus que dans la politique telle que je l’ai connue. Un retour en politique n’est donc pas du tout à l’ordre du jour. Même s’il faut éviter de dire jamais...
GÉRARD BARDY