Accueil du site > Revue de presse > Revue de presse (1995-2002) > 2001 > 10 >
Accès aux médicaments | Haïti | Paul Farmer
Haïti : soigner les pauvres avec les médicaments des riches, c’est possible
11 octobre 2001 (Infosud)
PORT-AU-PRINCE, 11 octobre 2001 (Infosud)
2 Messages de forum | Réagir à cet article | Recommander cet article | Votez pour cet article
Un reportage de Sandra Mignot pour Infosud, une agence de presse indépendante.
En Haïti, dans un village perdu, un médecin américain tient tête au Sida. Ses trithérapies salvatrices coûtent dix fois moins cher qu’aux Etats-Unis. Clé du succès : l’accompagnement des malades. Un espoir pour le tiers monde.
« L’année dernière, je me demandais ce que je pourrais faire pour mes enfants avant de mourir. J’étais squelettique, je gardais le lit toute la journée. A présent je pense plutôt à m’assurer qu’ils vont bien à l’école, et à leur construire un avenir. » Adeline, 33 ans et séropositive, est aujourd’hui une jeune mère de famille pleine de vie et de projets. C’est l’une des premières bénéficiaires du programme de trithérapies gratuites mis en place à la Klinik Bon Sovè de Cange, un village du Plateau Central haïtien. Cet établissement privé, financé par Partners in Health, une ONG nord-américaine, est également réputé dans tout le pays pour le traitement de la tuberculose. Cité en exemple par l’Onusida, ce projet est pionnier dans l’ensemble des pays en développement.
Haïti est le pays des Caraïbes qui compte le plus de personnes vivant avec le VIH. On estime que 5 % de la population est touchée. La situation n’est pas aussi dramatique que dans certains pays d’Afrique noire. Mais la santé et la situation économique des habitants sont si précaires que le virus fait des ravages, laissant sur son passage déjà plus de 200 000 orphelins. Des bidonvilles de la capitale Port-au-Prince et des zones portuaires, le Sida s’est très vite répandu dans les mornes*. Car les échanges ville-campagne sont constants, qu’il s’agisse pour les paysans d’aller écouler une maigre production agricole ou bien pour leurs enfants de trouver du travail : chercher la vie comme on dit ici. Mais à Cange, depuis que le Sida a fait irruption, on ajoute parfois : « Chercher la vie détruit la vie. »
Taillée à même le roc, ravinée par la pluie, ou encore inondée par une rivière en furie, la route qui mène jusqu’à la Klinik Bon Sovè est un véritable rodéo, en partie responsable de l’isolement de la région. Et lorsque la voiture atterrit soudain sur le béton lisse qui annonce l’entrée dans la clinique, on regrette presque que l’allée soit si courte. L’établissement a vu le jour voici une quinzaine d’années. Quand on les premiers cas de sida se sont déclarés, la maladie était honteuse. Sans espoir de guérison, on évitait les malades qui se disaient parfois victimes d’un mauvais sort envoyé par quelque voisin mal intentionné. Paul Farmer, le médecin américain qui dirige la Klinik Bon Sovè, a même réalisé une étude anthropologique autour de ces premiers cas**. Et lancé le programme Equité face au VIH, une initiative qui change la donne. Les personnes infectées et sous traitement n’ont plus peur de parler de leur maladie. « Certaines se sont même exprimées en public lors d’une conférence à Thomonde en juin dernier, souligne le docteur Fernet Léandre, directeur du programme. » Les malades acceptent aussi plus facilement de se soumettre à un test de dépistage, dès lors qu’un traitement est disponible.
Le c[oe]ur de ce dispositif innovant se trouve dans le pavillon Thomas White, du nom du principal donateur de l’[oe]uvre. Initialement créé pour l’hébergement des tuberculeux dont le traitement nécessite un séjour de longue durée, c’est désormais au rez-de-chaussée que les trois médecins du programme Equité face au VIH reçoivent les patients engagés dans une trithérapie. Tout commence par la pesée, capitale. Le poids est consciencieusement inscrit sur le dossier du malade par à chaque visite. Puis, chacun attend patiemment son tour pour la consultation. Dans la salle d’attente, Magaly, l’infirmière hygiéniste, dispense des informations sur le Sida, ses modes de transmission et les moyens de se protéger. Dans un langage simple et direct, elle incite ses élèves à faire état de ce qu’ils savent déjà. On pouffe beaucoup évidemment. Surtout quand Magaly sort un pénis de bois et un préservatif en demandant à une des patientes de montrer à l’assistance comment enfiler la kapot protectrice.
A l’autre bout du couloir, Paul Farmer entame les consultations. Comme les moyens de l’organisation sont limités, il a fallu établir un profil type des personnes les plus à même de bénéficier des précieux anti-rétroviraux. Ici, pas d’analyses sophistiquées de type comptage des copies du virus dans le sang ou des cellules CD-4 (qui servent généralement à définir le stade de l’infection). On a donc décidé de n’administrer ces pilules miracles qu’après que les anti-fongiques, anti-bactériens et autres traitements contre les infections opportunistes aient fini par montrer la limite de leur efficacité. Les malades engagés dans le programme alors qu’ils se voyaient au seuil de la mort, ont tous affiché des réponses stupéfiantes : reprise de poids immédiate, disparition des infections opportunistes telles que candidoses, pneumonies, diarrhées chroniques, etc.
Ces patients viennent en consultation une fois par mois. Un peu plus souvent au début de la prise en charge. Comme Samuel, âgé de 47 ans. Il vient de la ville voisine de Thomonde. Il était sévèrement malade depuis un an lorsqu’il a pu intégrer le programme. Son dossier fait état d’une perte de poids effrayante et d’une candidose invasive. Toujours très maigre et affaibli, mais sous tri thérapie depuis un peu plus de deux semaines, il a déjà récupéré environ cinq kilos. « Je n’ai pas encore vraiment recommencé à travailler, mais ça viendra peut-être, » suggère-t-il, comme étonné de se retrouver sur pied. Car ici pour tous, l’espoir est de pouvoir à nouveau s’occuper de sa famille, travailler quelques heures par jour son jardin pour nourrir les siens ou encore tenir un petit commerce.
Le programme Equité face au VIH est un pied de nez à ces spécialistes mondiaux de la santé qui affirment que les multithérapies sont inaccessibles aux pays pauvres parce qu’ils manquent d’infrastructures sanitaires. Il affiche une réussite insolente : moins de 10 % d’effets secondaires importants qui ont nécessité des changements de traitement, aucune résistance aux anti-rétroviraux. Les résultats complets de l’équipe de Farmer ont été publiés dans la revue médicale Lancet du 4 août dernier.
L’essentiel est souligné par Adeline : « Nous prenons nos médicaments chaque jour ». Pour s’en assurer, on a d’ailleurs mis en place une structure calquée sur celle qui a permis d’obtenir de si bons résultats dans le traitement de la tuberculose (également en multithérapie) : un réseau d’accompagnateurs, rémunérés et formés aux traitements par anti-rétroviraux qui passent chaque jour, plusieurs fois, s’assurer que leurs protégés prennent bien leurs médicaments. C’est là le secret de la réussite de ce projet : le système DOT-HAART (ou thérapie directement observée avec traitement anti-rétroviral hautement actif).
Bénissoit est l’un de ces accompagnateurs. Chaque jour, il visite trois foyers à 6 heures le matin et à 14 h. « Pour le soir, je leur laisse les médicaments, précise-t-il, car en cette saison il pleut. » Ajoutons que la nuit, qui tombe vite sous cette latitude, est en outre un univers peuplé d’esprits divers auxquels un Haïtien préfèrera ne pas s’exposer. Le reste du temps, Bénissoit travaille sur son petit lopin de terre. « Cette structure d’accompagnement présente de multiples avantages, insiste Paul Farmer. Elle suscite une véritable adhésion des patients au traitement. » Les accompagnateurs sont un véritable lien entre le centre médical et les patients qui habitent parfois très loin. Il ont appris à détecter les effets secondaires importants et sont à même de référer les patients si nécessaire.
Pour l’heure, une soixantaine de personnes ont intégré le programme. Le centre médical est à la recherche de financements pour le développer... et de meilleurs prix auprès des sociétés pharmaceutiques. Et ce n’est pas une mince affaire. « Les labos nous promettent des tarifs en baisse, mais cela n’évolue pas assez vite, s’insurge Paul Farmer » Ainsi, selon les annonces faites par les fabricants, une trithérapie devrait être aujourd’hui disponible pour 82 $ par mois (soit dix fois moins que les coûts facturés aux Etats-Unis). « Pour l’instant nous ne sommes pas parvenus à descendre en dessous de 122 $, » souligne Paul Farmer. Or les médicaments représentent 80 % du coût du programme. Le Fluconazole***, que Pfizer promettait en juin de mettre à la disposition des 50 pays les moins avancés est toujours au même tarif ici. Alors le projet jongle entre les médicaments génériques et les formules brevetées. Côté financement, les promesses ne sont pas toujours tenues non plus. Comme avec la fondation François Xavier Bagnoud, très active dans la recherche et la prévention du Sida, mais qui s’est brusquement retirée du projet haïtien à la veille d’envoyer des fonds.
Pourtant Paul Farmer croit dur comme fer à la possibilité d’étendre son projet. « Les malades qui entrent dans notre profil type pour bénéficier du traitement ne représentent pas plus de 10 % des séropositfs, calcule-t-il brièvement, soit 35 000 à 40 000 personnes dans le pays. Si le gouvernement s’investit et qu’une aide internationale est débloquée, c’est du domaine du possible ! » Pour sa part, il s’emploie à étendre le programme HIV Equity à 100 patients. Avec davantage de fonds, il estime qu’il pourrait en 18 mois en admettre 200 de plus. Et si l’on en croit les statistiques nationales, la zone ne compterait pas plus de 300 à 350 séropositifs...
Adeline aussi croit en ce projet. Désormais employée au sein de la Klinik Bon Sovè, elle compte bien s’investir dans la prévention et les soins. « J’ai recouvré la santé, conclut-elle simplement, je ne vois pas pourquoi d’autres gens aussi pauvres que moi ne le pourraient pas. »
InfoSud/Sandra Mignot
* mornes : montagnes en créole
** Sida en Haïti, la victime accusée, Paul Farmer, éditions Karthala, Paris 1996.
*** qui n’est pas un anti-rétroviral mais est très utilisé dans le traitement des infections fongiques cérébrales et de la candidose [oe]sophagienne, fréquentes chez les personnes contaminées par le VIH.
Le Proje Veye Sante
L’histoire du Centre Médico-social de Cange trouve son origine en 1956. A l’époque, la construction d’un barrage sur la rivière Artibonite, qui traverse le Plateau central, pousse les paysans de la vallée vers les cîmes. Ils sont contraints d’abandonner la plaine engloutie pour s’établir sur des terres peu fertiles et soumises à une érosion constante. Un pasteur s’intéresse eux et entreprend de structurer la communauté. Le Père Lafontant et son épouse, établissent d’abord une école primaire dans la zone. En 1983, Paul Farmer, jeune américain en première année d’études de médecine fait un séjour dans la région. Interpellé par les difficiles conditions de vie et de travail des Haïtiens aux Etats-Unis, il est venu voir par lui-même quelle misère avait bien pu les pousser à fuir leur pays. Avec les habitants de Cange réunis autour du Père Lafontant, un projet médico-social, Proje Veye Santé est élaboré. La Klinik Bon Sovè voie le jour en 1985, grâce à des dons privés. Pendant ce temps, Paul Farmer poursuit ses études, enrichissant sa pratique des situations rencontrées en Haïti.
En 1987, avec d’autres américains, il fonde l’ONG Partners in Health dont l’objectif est de financer les activités du Proje Veye Santé : clinique, programme de formation pour les travailleurs de santé, unité mobile de dépistage... Localement, une association partenaire haïtienne est créée, Zanmi la Santé, qui réunit tous les acteurs du Proje Veye Santé : agents de santé, professeurs d’école, travailleurs sociaux, etc.
Depuis le projet s’est développé créant une consultation pour la santé maternelle, un programme communautaire de traitement de la tuberculose (devenu depuis centre de référence national), des soins pédiatriques, un bloc opératoire, etc. Le nombre de consultations ne cesse d’augmenter (70 000 patients cette année) et Partners in Health développe désormais ses actions dans d’autres pays : Pérou, Mexique, Guatemala, Honduras, Russie.
InfoSud/S.M.
Chiffres
Haïti compte quelque 8 millions d’habitants, dont un tiers résident en zone urbaine. Avec une croissance démographique de l’ordre de 2,10 %, la population reste très jeune puisque 40 % des Haïtiens sont âgés de moins de 15 ans. Le revenu moyen par habitant ne dépasse pas 380 $ US, et plus de 60 % de la population active n’a pas d’emploi.
L’état de santé des Haïtiens est extrêmement dégradé en raison de conditions de vie difficiles : manque d’accès à l’eau potable, à l’électricité, aux latrines, etc. On compte seulement 1 médecin pour 10 000 habitants. La mortalité infantile atteint 71 [per thou], et plus d’un quart des enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition. La mortalité maternelle est d’environ 457 pour cent mille. Et depuis le début de la pandémie de Sida, l’espérance de vie a diminué de 54 à 49,3 ans.
S.M.
Forum de discussion: 2 Messages de forum
S'abonner au forum de cet article (RSS)
Réagir à cet article
-
Haïti : soigner les pauvres avec les médicaments des riches, c’est possible
Bonjour ; c’est avec bcp de joie que je constate que pour le moment haiti est entrain de beneficier quelque chose qu’on attendait deja la-bas avec bcp de patience. Par la grace de Dieu, meme si cela prendre du temps mais il est fini par s’atterrisse sur notre terre pour secourir les pauvres , je suis etudiant en medecine en phase terminale je compte bientot participer dans cette luttre deja dans tous les domaines a la campagne ou a la ville, je vois cmment fonctionne les Dominicains car c’est la que je suis entrain d’etudier. Ma recommandation sera que l’etat commence par inclure dans notre education des classes especiales sur les maladies ETS y les preventions, je veux m’inscrire comme membre aussi afin d’etre au courant de tout sur la sante comme future medecin.
Felicidades !!! ,
-
Haïti : soigner les pauvres avec les médicaments des riches, c’est possible
pourquoi cet ong n’ etend-t-elle pas ses services au reste de la population dans les zones inaccessibles du pays ?