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Le conte, d’une rive à l’autre
18 octobre 2001 (Le Monde)
PARIS, 18 octobre 2001 (Le Monde)
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Alors qu’il connaît en France une "renaissance" depuis une quinzaine d’années, le conte fait figure d’oublié au Maghreb. La dynastie secrète des artistes-orateurs est en voie d’extinction. Le Maghreb des livres a décidé de les mettre à l’honneur cette année.
En entrant dans sa chambre, la vieille dame avait coutume de s’excuser. Même si, en apparence, il n’y avait personne. "Pardon, murmurait-elle, je ne fais que passer." Son petit-fils, le jeune Nacer Khemir, ne s’étonna jamais de ces courtoisies saugrenues.
"A chaque pas qu’elle faisait, ma grand-mère côtoyait le monde invisible", explique le conteur tunisien, qui a publié en 1975, chez Maspero, son premier livre de contes et de calligraphies, L’Ogresse (rééd. La Découverte-Syros). Pour lui, ces saluts marmonnés étaient simples comme bonjour : car sa grand-mère, naturellement, les adressait aux djinns.
Dans ce "monde invisible", qui est celui du conte et de l’imaginaire, "personne n’est propriétaire de rien, personne n’est sûr de rien : la vie, la fortune, tout vient comme ça. Et le temps est piégé : il est suspendu", note le conteur. Agé aujourd’hui d’une cinquantaine d’années, l’enfant aux cheveux gris, devenu cinéaste, reste habité par ce "souffle qui vient de loin", auquel sa grand-mère et sa mère l’ont initié, en Tunisie. Ses prochains livres s’appelleront, sans surprise,Le Chant des génies (à paraître chez Actes Sud) et Le Livre des génies et des djinns(à paraître chez Syros). Nora Aceval, elle aussi, est restée fidèle au merveilleux de son enfance. Sa mère, une Algérienne d’origine bédouine, "née sous la tente", mariée à un pied-noir d’origine espagnole, racontait des histoires "presque tous les soirs"aux enfants blottis autour d’elle. Des contes emplis d’ogresses, de chameaux, de coups du sort. Pendant la guerre d’indépendance de l’Algérie (1954-1962), alors que son vieux mari était décédé, ses dons de conteuse lui ont, assure sa fille, sauvé la vie. "Comment pouvez-vous me reprocher d’avoir été mariée à un Français, alors que l’Algérie entière a été mariée à la France ?", s’était-elle écriée, devant des maquisards menaçants. Ces derniers, ébahis, l’avaient laissée partir. "Ma mère avait une vie basée sur le conte et la poésie, comme d’autres ont une vie basée sur la religion", sourit Nora Aceval.
Arrivée en France en 1977, à l’âge de vingt-trois ans, la fille de la Bédouine et du vieil Espagnol, née dans un petit village des environs de Tiaret, travaille comme infirmière scolaire en région parisienne. Dès qu’elle a du temps libre, elle part en Algérie pour collecter des contes"avant qu’il soit trop tard". Car le temps des conteurs, lui, n’est pas suspendu. Nora Aceval et Nacer Khemir font partie d’une dynastie secrète, en voie d’extinction, celle des conteurs traditionnels : leur savoir leur a été transmis directement par un proche, quand ils étaient enfants. Sans doute sont-ils, en France, parmi les derniers de leur espèce. L’époque est révolue, où, dans les villes du Maghreb, ces artistes-orateurs s’organisaient en corps de métier et où, dans les cafés, sur les places publiques ou dans les cours privées, se rassemblaient chaque soir, jusqu’à tard dans la nuit, des groupes attentifs, mélangeant adultes et enfants. La télévision les a remplacés, "coupant l’homme de la terre, du silence et du ciel", regrette Nacer Khemir. Paradoxe : alors qu’en France, le conte connaît depuis une quinzaine d’années une "renaissance", au Maghreb, en revanche, région où il existe encore d’immenses conteurs traditionnels, il n’y a quasiment plus personne pour les écouter. En France, on dénombre plus de quatre-vingts festivals des arts du récit (ou du conte) - dont le plus célèbre, celui de Grenoble, draine chaque année entre 30 000 à 40 000 spectateurs ; parallèlement, les conteurs professionnels, qui n’étaient qu’une vingtaine dans les années 1980, forment aujourd’hui une corporation de quelque quatre cents membres.
Pendant ce temps, dans les pays du Maghreb, le déclin du conte se poursuit. Inexorablement ? "Au Maghreb, la littérature orale subit la concurrence des médias et de la télévision, mais pas seulement. Il y a aussi une concurrence en termes de statut", remarque Bruno de la Salle, fondateur, en 1981, du Centre de littérature orale (CLIO), installé à Vendôme. "Le conte renvoie à la ruralité. L’amateur de contes, c’est un paysan fruste, l’opposé de l’Occidental citadin qui sait lire, qui est cultivé. Et puis le conte, c’est la langue parlée. Or l’on sait, au Maghreb, combien les langues parlées, ravalées au rang de dialectes, sont marginalisées au profit de l’arabe classique", ajoute-t-il.
Passer de l’arabe parlé au français demande une grande maîtrise. Cela "peut poser des problèmes sémantiques, mais il n’y a pas d’obstacles culturels", estime Nora Aceval, qui connaît les contes de Perrault aussi bien que ceux de Taos Amrouche, la grande poétesse algérienne. "En arabe, quand on parle, il y a beaucoup de sous-entendus.
En français, ça devient plat, c’est fade", assure pourtant Amina, d’origine marocaine, dont l’enfance a aussi été bercée par les histoires d’ogresses, de princes et de princesses. "Mon père et ma grand-mère, quand ils racontaient, on était pendus à leurs lèvres !", s’exclame-t-elle. Le décor où Amina a grandi, le bidonville de La Folie, à Nanterre, n’avait rien, lui, de bien merveilleux. "Il y avait les contes de Perrault et les contes d’Andersen, qu’on apprenait à l’école. L’école, c’était la France. Et puis il y avait les contes que mon oncle, natif de la région de Ouarzazate, racontait le soir, à toute la famille, adultes et enfants, assis autour de la lampe à pétrole. Et là, c’était chez nous", se rappelle Khadidja, qui a, elle aussi, grandi à La Folie. Pourquoi n’a-t-elle pas retenu ces contes familiaux ? Pourquoi ne les a-t-elle pas transmis à son fils ? "On a été élevés dans l’idée que la vraie culture, c’était la française", réalise-t-elle.
Des Mille et Une Nuits- ce "grand-[oe]uvre" de la littérature arabe, selon le Tunisien Abdelwahab Bouhdiba, auteur d’un bel ouvrage, L’Imaginaire maghrébin (Cérès, 1994) -, en passant par Les Aventures d’Antar, fils de Chaddad ou les facéties de Jeha (ou Djeha ou Ch’ha), nombreuses et riches sont les figures de ce patrimoine ancestral, qui hantent encore les rêves de chacun, au sud comme au nord de la Méditerranée. "Que le conte devienne un spectacle, pourquoi pas ? On n’est pas obligé de faire de l’Holiday on ice", remarque Sonia Koskas, l’une des pionnières, en France, du conte judéo-arabe. "Les veillées au coin du feu et tout le tralala, c’est fini. Pourquoi le regretter ? Aujourd’hui, on a l’électricité, la voiture, et personne ne m’impose un mari qui va me faire douze gosses !", s’amuse la jeune femme.
Du spectacle au produit, il n’y a pourtant qu’un pas. Certains l’ont franchi, d’autres non. "La tradition conteuse est aussi insaisissable que les contes", assure Henri Gougaud, qui se fit diseur de contes, dès 1973, sur les ondes de France Inter. Aujourd’hui, en France comme en Tunisie, où il se rend "au moins deux fois par an", Henri Gougaud continue à raconter et à écouter. "Avec le conte, il suffit de s’asseoir : il n’y a pas de décor, pas de mise en scène. Et en partant, les gens ne disent pas bravo. Ils disent merci." Au conteur, aux contes et aux djinns...
Catherine Simon