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Déclaration de Marseille
27 mai 1999 (Migrants contre le sida)
MARSEILLE, 27 mai 1999 (Migrants contre le sida)
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Extraits du discours présenté lors de la 6e rencontre européenne des migrants, des minorités ethniques, et du sida. Marseille, 27-30 mai 1999.
par Nabil Azouz (membre de Migrants contre le sida de 1998 à fin 1999, directeur de la Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des Deux Rives)
Monsieur le Président, chers collègues, Mesdames et Messieurs, Monsieur le Ministre,
Nous venons de nous procurer les derniers chiffres pas encore publiés par l’Institut de Veille Sanitaire (I.V.S ex-RNSP), concernant l’évolution du Sida au sein des populations étrangères vivant en France. Ces chiffres sont alarmants et ne font que renforcer notre inquiétude quant à l’évolution de la pandémie au sein de ces populations.
[...]
Monsieur le Ministre, Mesdames et messieurs, je suis sûr que vous serez tous d’accord avec moi, si je vous disais que "tout cela n’est pas normal, et que quelque chose ne tourne pas rond dans notre pays".
Tous ces chiffres que je viens de vous communiquer, je reste persuadé qu’ils seraient encore plus dramatiques, s’ils prenaient en compte ceux des Français d’origine étrangère.
Il faut nous l’avouer, le message de la prévention a échoué. Les joies de la multithérapie nous ont fait oublier la prévention. Il faut d’urgence revoir cette stratégie de communication qui ignore les immigrés qui n’y se reconnaissent pas, puisque cette stratégie n’est ni ciblée, ni multiculturelle. Elle ne tient nullement compte des spécificités de ces populations.
Nous reconnaissons quand même, que certaines radios nationales ont été largement soutenues et aidées par votre Ministère, afin qu’elles mènent des campagnes de prévention et de proximité en direction des immigrés. Mais toutes les enquêtes (AIDES, FTCR...) ont démontré que la télévision reste le premier outil auprès duquel tous les publics désirent puiser l’information. Jusqu’à nos jours, aucune campagne de prévention à la télévision ne s’est adressée ou a pris en compte les attentes des résidents étrangers ou d’origine étrangère.
Certains peuvent me répondre que la loi républicaine ne reconnaît pas et n’intègre pas les communautés, mais uniquement les individus. Derrière cela se cache effectivement une exception française et un principe noble, auquel j’adhère totalement ; c’est celui de l’Egalité.
Mais nous nous trouvons face à un dilemme, et pour le surmonter, il faut obligatoirement que les pouvoirs publics reconnaissent un principe simple : qu’effectivement nous sommes tous égaux (encore que ! !), mais, et surtout, que nous sommes également différents. La France est aujourd’hui multiculturelle, et "roule au mélange". Il lui faut obligatoirement tenir compte des spécificités de ses résidents étrangers qui ont fait le choix d’y vivre ; autrement, tous les messages de prévention sur le sida, seront voués à l’échec.
Mesdames et messieurs, Monsieur le Ministre, afin de pallier les manquements de ces campagnes nationales de prévention, votre ministère essaie également de faire des efforts, en aidant à l’émergence de médiateurs étrangers et en soutenant les actions d’associations issues de l’immigration. Mais la question que nous nous posons, c’est quel statut réel pour ces médiateurs de santé et quels financements pour ces associations, lorsqu’on sait qu’aujourd’hui 20 % des personnes malades du sida sont d’origine étrangère, et que seulement 0,3 % du budget total réservé à l’action contre le sida est alloué à ces associations issues de l’immigration.
Mais aujourd’hui, plusieurs de ces associations issues de l’immigration risquent réellement de disparaître. Votre Ministère de tutelle (le Ministère de l’Emploi et de la Solidarité, et donc le Fond d’Action Sociale pour les travailleurs immigrés et leurs familles le F.A.S), n’a encore versé aucune subvention à aucune de ces associations issues de l’immigration. On nous a dit que c’est pour des raisons techniques. Mais nous soupçonnons en fait, une réelle révision de votre politique d’intégration. Cherche-t-on à nous faire payer notre soutien aux étrangers sans papiers ?. D’ailleurs nos amis de l’Association des Travailleurs de Turquie en France (A.T.T.F) ont eu la désagréable visite d’un huissier de justice qui leur a saisi tout leur matériel. Notre Fédération sera également obligée de recourir au licenciement de son personnel et à arrêter ses activités. Et ce n’est qu’un début. Monsieur le Ministre, nous sommes en danger.
Concernant la pandémie du sida, nous avons aujourd’hui le sentiment d’un retour en arrière : tout se passe comme si l’arrivée des multithérapies avait autorisé les pouvoirs publics et les médias à une gestion tranquille de l’épidémie.
Mais alors, qui doit s’inquiéter des malades en échec thérapeutique et dont le nombre ne cesse d’augmenter. Qui doit s’inquiéter de l’absence presque totale des campagnes de prévention. Du drame de la co-infection par le virus du sida et de l’hépatite C, dont les toxicomanes et dans leur majorité des jeunes immigrés, sont les premières victimes. Qui doit s’alarmer du fait que les homosexuels continuent de payer le plus lourd tribut au sida, qui tue encore.
Mesdames et messieurs, Monsieur le Ministre,
Nous sommes également inquiets, que pour la première fois depuis des années, le sida n’apparaisse pas comme une priorité de santé publique dans la circulaire d’orientation budgétaire que vous avez signé avec Martine Aubry, Ministre de l’Emploi et de la Solidarité.
Pourtant, tant socialement qu’économiquement, les conséquences du sida sont totalement désastreuses. Cette pandémie entraîne avec elle l’aggravation d’autres pathologies et épidémies, telles que la tuberculose. Et qui sont les premiers touchés par cette fragilité immunologique ?. Ce sont bien sûr, ceux qui se retrouvent dans les marges de la société, c’est-à-dire, les prisonniers, les prostituées, les chômeurs, les toxicomanes et donc, en grande partie les immigrés et parmi eux les plus fragiles des plus fragiles que sont les malades étrangers sans papiers.
Ils ne bénéficient d’aucun droit d’accès décent aux soins, d’aucune allocation d’aide et risquent, à cause de la nouvelle loi de Couverture Maladie Universelle, de se retrouver fichés puisqu’ils seront les seuls à bénéficier de l’Aide Médicale. Et encore, Monsieur le Ministre, je suis sûr que par peur justement d’êtres fichés, et donc facilement reconnaissable par la police, les malades sans papiers, n’iront pas demander l’Aide Médicale.
Vous nous avez promis publiquement lors du colloque organisé par le Ministère de la Santé le 21 novembre 1998 à Paris, que vous veillerez personnellement à ce que les malades étrangers sans papiers, ne seraient jamais expulsés. C’est insuffisant.
Je voudrais vous évoquer le cas désormais célèbre d’Ali B., tunisien ayant grandi en France, sans papiers et malade du sida. Il a été expulsé par l’ancien gouvernement de droite. Mais par une campagne de solidarité nationale et grâce à une décision de justice, il a pu revenir en France.
Hélas, son calvaire et malgré son état de santé qui se dégrade, n’a fait que s’accentuer. Depuis deux ans, il ne cesse d’être ballotté, d’une administration à une autre, pour la simple raison, qu’il est encore sous le coup de plusieurs décisions d’I.T.F (Interdiction de Territoire Français). On nous a demandé de nous montrer patients face aux lourdeurs de l’administration, qui ne peut d’une "baguette magique" faire tomber ces Interdictions de Territoire, pour qu’Ali et les autres, puissent enfin régulariser leur situation.
Encore plus grave, Monsieur le Ministre, Ali B., à qui l’administration a délivré un titre de séjour provisoire, il lui est clairement indiqué sur ce papier, et à notre grand étonnement, qu’il n’a pas le droit de travailler. Comment peut-il suivre sérieusement l’imposante et lourde prise de ses médicaments, alors qu’il n’a pas de quoi vivre et de quoi accéder à un logement privé ou thérapeutique.
C’est une véritable non-assistance à personne en danger.
Mais supposons qu’Ali B. puisse bénéficier aujourd’hui d’une régularisation (et nous avons rencontré plusieurs de ces cas) et qu’il ait le droit de travailler. Le problème, c’est que pour qu’Ali B. puisse bénéficier de ces emplois aidés, il lui faut être inscrit au chômage pendant au moins un an, ou avoir bénéficié pendant trois ans du Revenu Minimum d’Insertion (R.M.I, une aide financière que l’Etat français accorde aux plus démunis). Il a donc le temps de disparaître sans gêner personne. C’est une grave atteinte aux nobles principes des droits de l’homme, qui sont le droit au travail et à la santé.
Monsieur le Ministre, nous vous demandons de vous saisir en urgence de cette "baguette magique" et d’user de votre pouvoir pour que vos collègues, de la Justice et de l’Emploi, résolvent rapidement ce problème des Interdictions de Territoire Français (I.T.F) qui pénalise les malades sans papiers, et de permettre également aux malades nouvellement régularisés, d’accéder sans attendre aux emplois aidés par l’Etat.
Je ne peux pas conclure mon propos, sans évoquer, Monsieur le Ministre, un projet qui vous est cher et que vous avez vous-mêmes initié, à savoir la création d’un Fond de Solidarité Thérapeutique International.
C’est vrai que c’est un projet qui vient à peine de démarrer et que vous vous battez tous les jours pour lui trouver les fonds nécessaires. C’est également noble de sa part que ce Fond de Solidarité Internationale cherche aujourd’hui par des soins materno-foeutals à éviter aux femmes africaines de transmettre le virus du Sida à leurs bébés. Il faut, effectivement, penser aux générations futures.
Mais pourquoi ce Fond International fait-il table rase du passé et de ceux qui continuent de mourir ? Est-ce que ces personnes doivent passer par perte et profit ?
Au lieu de se suffire à de timides distributions de médicaments aux femmes enceintes, il nous paraît également urgent que ce Fond de Solidarité Thérapeutique Internationale, privilégie des programmes de dispensation d’antirétroviraux. Et pourquoi pas Monsieur le Ministre, ne pas chercher carrément à gagner du temps, en construisant tout bonnement en Afrique une ou plusieurs usines qui produiraient et distribueraient à grande échelle les médicaments nécessaires pour toute multithérapie, que les firmes pharmaceutiques des pays du Nord n’ont aucun scrupule à vendre à des prix prohibitifs ?
Autre question Monsieur le Ministre : quelle place comptez vous accorder aux associations issues de l’immigration, dans ce Fond de Solidarité Thérapeutique International ? Ne sont elles pas concernées par le devenir de leurs pays d’origine ? Ne nous sommes pas citoyens des deux rives ? et qui mieux que nous, connaît les attentes de nos frères du sud ?
En tous les cas, nous ne sommes guères optimistes sur l’avenir de ce Fond de Solidarité Thérapeutique International, lorsque nous apprenons dernièrement (le 21 mai dernier) que les froids technocrates de l’Organisation Mondiale de la Santé, (qui doit pourtant être le premier soutien à ce Fond), déclarent sans scrupule, qu’il faut empêcher les pays du sud de disposer des médicaments du nord. Leur but, c’est d’obliger les pays dits sous-développés (je cite) "à maîtriser les dépenses liées aux soins palliatifs et aux soins en phase terminale et freiner la demande croissante en thérapeutiques antirétrovirale". L’O.M.S se couche devant le diktat de l’Organisation Mondiale du Commerce (l’O.M.C). C’est une honte, et si je n’avais pas peur que l’on me traite d’anti-impérialiste primaire, j’accuserai l’Organisation Mondiale de la Santé de "Génocide froid", contre nos pays d’origine.
Je ne suis guère optimiste également pour la lutte que nos associations mènent quotidiennement contre le Sida, lorsque jusqu’à aujourd’hui, nous ne savons pas que va devenir AIDS & MOBILITY. Il se peut même, que se soit sa dernière rencontre. Ainsi nous aurons tous perdu un véritable vivier de solidarité qui foisonne d’idées, Monsieur le Ministre, utiles pour soutenir le Fond de Solidarité Thérapeutique International. Et pour que ce Fond de Solidarité soit plus efficace, il ne doit pas demeurer seulement thérapeutique, mais englober toutes les compétences. C’est une Urgence Internationale.
Avant de terminer, je voudrais remercier tous mes amis du G.I.S.T.I (Groupe d’Information et de Soutien aux Immigrés), de Migrants Contre le Sida, et d’Act-Up, qui par leurs conseils, m’ont permis de rédiger cette communication.
Je vous remercie tous pour votre écoute.