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Chiffres de l’OMS sur l’Afrique : Pour qui ?
1er octobre 1995 (Migrants contre le sida)
GENÈVE, 1er octobre 1995 (Migrants contre le sida)
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Dès l’apparition du virus, le nombre de victimes du SIDA morts ou vivants est devenu un enjeu majeur, symbole de l’échelle mondial de la maladie.
Depuis 7 ans, le Dr Paul Sato rassemble les données envoyées par les gouvernements à l’OMS sur le SIDA/HIV. Ensuite, son équipe concocte les estimations de l’OMS, « plus proches de la réalité ».
Tout en reconnaissant l’incertitude de ses estimations, l’OMS préfère grossir ses chiffres sur le SIDA en Afrique, « plus convaincants » pour « montrer aux gens et aux gouvernements donateurs la réalité du problème ». Quitte à amplifier l’image de toute l’Afrique mourante du SIDA.
La surenchère sur la mort annoncée de millions d’Africains a déjà eu des conséquences graves. En 1989, des scientifiques expliquaient à la Conférence mondiale sur le SIDA leur ambition de transformer l’Afrique en vaste laboratoire humain pour tester un éventuel vaccin. D’autres avaient déjà embauché des prostituées à Nairobi pour leurs expériences sous condition qu’elles cessent d’utiliser le préservatif.
En Europe, les chiffres sur le SIDA ont servi d’explication pour la disproportion de la séropositivité chez les migrants Noirs et Arabes, aux dépens d’autres raisons (toxicomanie, racisme).
Quelques semaines avant la conférence sur le SIDA en Afrique à Kampala, nous avons choisi de sortir de nos tiroirs cet entretien avec le Dr Sato, réalisé en février 1994.
Pourquoi publiez-vous les estimations ?
Comme pour toutes les maladies, les gouvernements envoient les données à l’OMS. Dans les pays ou l’infrastructure de santé est moins bien développée, probablement entre 80 et 90 % de la morbidité n’est jamais rapportée. Par exemple si l’individu n’arrive jamais à un hôpital. Améliorer ses chiffres est très cher et très compliqué, donc nous publions les estimations parce que nous pensons qu’il est préférable d’essayer de corriger pour la sous-notification des maladies — quelle que soit la faiblesse de cette estimation — plutôt que de présenter l’information crue. Et en fait nous présentons les deux. Nos études sur la sous-estimation des cas sont suffisantes uniquement pour se faire une idée, mais pas une idée précise.
Oui, il y a eu parfois une surenchère sur les chiffres. Mais cela montre l’importance d’avoir des chiffres précis. Surtout, les statistiques doivent être seulement une composante d’un programme plus large de prévention. Nous devons rendre disponible les données rapidement pour soutenir les efforts de prévention et de contrôle, pour conscientiser les gens et pour obtenir plus de fonds. Il faut insister que le plus gros fardeau vient de l’Afrique sous-saharienne, où l’épidémie est loin d’être fini. Probablement entre la moitié et les deux tiers de toutes ces infections et cas de SIDA viennent de 15 ou 16 pays de l’Afrique centrale et australe. Pour d’autres pays [africains], l’épidémie commence. Le défi est là.
Les études du début de la pandémie se basaient sur très peu de données, pour ensuite les généraliser à une ville, un pays, ou même toute l’Afrique...
Ce type de généralisation était un problème au début de la pandémie, alors que nous ne savions que très peu sur le VIH et le SIDA. Les gens imaginaient les pires scénarios à partir de la situation des groupes à haut risque.
Lors de la dernière conférence sur le SIDA en Afrique en janvier 1994, Michael Merson de l’OMS citait un taux de SIDA allant jusqu’à 22 % au Nigeria... dans les cliniques MST. Pourquoi citer les chiffres d’un groupe à haut risque (ceux qui fréquentent les cliniques MST), sans donner d’information sur la situation générale du pays ?
Bien sûr, il est plus convainquant de montrer des chiffres très élevés, démontrant que le problème est réellement présent. Au Nigeria, le taux dans la plupart des cliniques MST est de 2 à 3 %. En général, le taux n’atteint pas 20 % dans les cliniques MST dans la plupart des villes. Certaines cliniques MST en Europe atteignent des taux jusqu’à 20 %. La situation n’est pas du tout homogène. Pour certains pays qui semblaient avoir échappé à l’épidémie, comme le Nigeria, il était urgent d’étudier les populations à haut risque, les premières touchées par le VIH. Nous avons toujours prôné l’étude de ces groupes, pour ainsi « taper dans le mille ». Mais nous devons corriger pour le fait qu’il ne s’agit pas de toute la population pour arriver à des chiffres valables.
Les premiers tests sanguins (ELISA) confondaient les anticorps du paludisme avec ceux du VIH. Une étude réalisée avec ces tests avait conclu que 79 % des Ougandais étaient séropositifs dans les zones rurales, ce qui s’est avéré bien sûr entièrement faux...
Nous avons pris ces défaillances en compte depuis le début. Il y a suffisamment de laboratoires dans les pays en voie de développement qui sont capables de faire un test de référence comme le Western Blot.
Pourtant, en 1988 à la Conférence mondiale sur le SIDA à Stockholm, il était admis que le problème de faux diagnostic avec les tests — et même le Westem Blot — n’était toujours pas résolu... Ces problèmes seront toujours pertinents. II y a eu une amélioration graduelle, mais nous avons toujours pris en compte ces problèmes.
Sans test sanguin, on utilise une « définition clinique » du SIDA. Cette définition a une marge d’erreur de 30 à 70 % !
En effet. Mais c’est la différence d’une année à une autre qui est importante, ce qui nous permet de miser sur les pourcentages de séropositifs. De toute façon, le test doit être utilisé pour la prévention d’abord. Mais la véritable incertitude demeure la sous-estimation des rapports des pays.
Les scientifiques qui, à la fin des années 80, voulaient tester leurs vaccins en Afrique se sont défendus en affirmant que, d’après les chiffres, de toute façon toute l’Afrique était mourante du SIDA...
Nous ne voyons pas les choses comme ça. Nous disons que le vaccin doit répondre aux besoins de la population africaine et de tous pays en voie de développement. Ceci n’est pas mon domaine, mais je vous assure que nous avons fait d’énormes efforts. Il s’agissait plutôt d’une certaine innocence de la part de certains chercheurs, qui n’avaient pas une appréciation suffisante des besoins des populations locales. Je ne veux pas les critiquer, l’essentiel est de tirer leçon de ces erreurs.
Il est hors de question de laisser tomber une population, ou encore de créer un zoo de statistiques : 10 % ici, 20 % là. Nous tentons de faire comprendre qu’il s’agit d’un problème qui concerne tout le monde. Il s’agit d’une pandémie mondiale. Dire que l’Afrique a 9 millions ou plus de personnes infectées par le VIH ne veut pas dire que la priorité est ailleurs. Loin de là.
Quel bilan faites-vous, alors, de votre action ?
Nous nous demandons chaque fois si nous insistons trop sur les chiffres, surtout lorsque nous sautons d’un million de cas en un an. La présentation de l’information est toujours un défi... Nous entendons des critiques chaque fois, quand nous allons dans un pays, ou ces questions sont posées tous les temps. Cette possibilité de discuter de tous les aspects du VIH et de la maladie du SIDA est, d’ailleurs, un acquis non-négligeable. À l’échelle mondiale, il est difficile de faire bouger les choses rapidement. Je pense que nous avons fait du bon travail. Bien sûr beaucoup reste à faire. Dix ans, ce n’est pas longtemps du point de vue de l’humanité.