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Suisse. Les aventures de Don Juan Latex chez les Hélvètes
1er décembre 1995 (Migrants contre le sida)
GENÈVE, 1er décembre 1995 (Migrants contre le sida)
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Low profile et Early warning
La migration latino-américaine en Suisse est récente. Dans les années soixante-dix elle était composée surtout de réfugiés politiques et d’étudiants. Ce profil s’est modifié au milieu des années quatre-vingt, avec une nouvelle émigration forcée par l’aggravation de la crise économique et sociale en Amérique Latine. Une partie de cette communauté se retrouvera donc sans papiers et forcée à la clandestinité. Les femmes sont bien présentes au sein de cette émigration.
Contrairement à d’autres communautés formées par une émigration ouvrière et installées de longue date en Suisse (Italiens, Espagnols, Portugais), les Latino-américains ne disposent pas de réseau associatif. Les quelques structures existantes centrent leurs activités vers le pays d’origine au détriment d’activités au sein de la société d’accueil. Sans base de mobilisation au niveau local, elles ne constituent pas un canal approprié pour les activités de prévention.
Où, alors, trouver un carrefour de rencontre avec cette communauté ? La stratégie du Projets Migrants étant d’aller vers la population là où elle se trouve, trois lieux furent repérés dès le début. D’abord, les fêtes et les bals en tant qu’espace primordial de rencontres et de brassage de personnes issues de différents pays latino-américains et d’origines sociales diverses. Ensuite, les parcs publics où se retrouvent les femmes qui travaillent comme gardes d’enfants, une des rares activités accessibles aux femmes migrantes. Et, plus récemment, les terrains de football fréquentés par les joueurs amateurs Latino-américains (encadré, p. 5).
Médiatrices
Le Projet Migrants regroupe six responsables, chacun assigné à une ou plusieurs communautés (1). Des rencontres bi-hebdomadaires permettent une réflexion permanente sur les stratégies de prévention. Les 14 médiatrices et deux médiateurs du Groupe de travail latino-américain se réunissent tous les trois mois afin de partager leurs expériences de travail. Ces rencontres nt permis à des initiatives d’envergure nationale de voir le jour.
Quatre ans durant, les interventions de prévention se sont réalisées par le biais des médiatrices appartenant à la communauté, réparties dans les différentes villes suisses. Il semble que les femmes s’engagent plus volontiers dans ce travail social et bénévole. D’autant plus qu’il s’agit d’un groupe déjà engagé socialement, ayant développé des activités dans leurs pays d’origine. Il faut admettre que nous n’avons pas fait d’effort particulier pour recruter des hommes.
Globalement, les médiatrices sont connues au sein de la communauté. Certaines médiatrices sont ici depuis plusieurs années, d’autres viennent juste de s’y installer. En tant que responsable du projet Latino-américain, il m’arrive qu’on m’arrête dans la rue en me demandant pourquoi je n’étais pas présent lors de tel ou tel événement. Parfois il est difficile de répondre à toutes les demandes, les besoins.
Il y a des médiatrices qui se déplacent constamment vers la communauté latino-américaine. D’autres servent plutôt de relais au niveau associatif, par exemple.
Par exemple, une des médiatrices travaille dans une discothèque, haut lieu de négociation de rapports sexuels. Elle distribue des préservatifs, insiste sur les messages de la prévention. Elle avait déjà fait ce type de travail en République dominicaine, dans les hôtels.
Mais une femme qui distribue des capotes doit rester très attentive. Elle est obligée d’être très claire sur son rôle. Certains hommes ne comprennent pas qu’une telle femme n’est pas forcément une prostituée.
Collaborations
Le projet a également développé des formes de collaboration avec les institutions des pays d’origine, notamment les ambassades, les écoles de langue et culture maternelles, et les syndicats. Nous avons aussi des contacts avec certains pays d’origine, mais cela relève plutôt de la coopération suisse ou de l’aide au développement. Notre projet concerne d’abord la santé en Suisse.
Les tentatives de travail en commun avec les Églises - même si elles sont restées au point mort avec l’Église catholique - se sont faites du côté espagnol du Projet Migrants. Les Latino-américains côtoient les autres hispanophones dans les messes en langue espagnole, et certains prêtres ou pasteurs abordent ouvertement le sujet du sida, des préservatifs et de la toxicomanie. Nous travaillons également en ce moment sur un programme pédagogique intégré au catéchisme des jeunes.
Si la plupart de nos actions sont en direction de la population générale de la communauté, nous pensons qu’un stand d’information-prévention lors d’une fête atteint aussi des catégories spécifiques, comme les hommes homosexuels ou bisexuels. Car eux aussi font partie de cette « population générale » (2).
Il peut être difficile de réunir les gens concernés, selon le lieu où nous les invitons. Par exemple, nous avions pensé que les gens ne viendraient pas au Groupe Sida Genève (GSG) (3), ce qui nous a menés à choisir un centre de santé des migrants pour nos rencontres. Je pense qu’une partie des gens se méfie des endroits liés à la légalité, même si nous arrivons à établir un véritable rapport de confiance, avec un respect total de la confidentialité.
L’autre difficulté est simplement que les femmes, par exemple, peuvent avoir des besoins beaucoup plus pressants que la prévention du sida : de papiers, de travail, de contact social, des problèmes personnels liés à l’adaptation.
L’avenir
L’état permanent de recomposition de la communauté latino-américaine nous oblige à reposer ponctuellement la question des nouvelles activités de prévention. Par exemple, l’information chez les femmes dans les parcs doit s’étendre à travers des activités de « outreach » vers celles qui travaillent comme femmes de ménage. Et les cours de formation pour femmes doivent devenir encore plus accessibles pour les femmes de la base qui en ont le plus besoin. Enfin, il y a actuellement un déficit de médiateurs, et il faut continuer le recrutement et la formation. Et le football - principale activité récréative des Latino-Américains -, doit devenir un nouveau centre d’activité.
(1) Les responsables, dispersés dans les centres urbains, sont : Milagros Cristóbal (population espagnole), Hüsseyin Demirkan (Turques et Kurdes en Suisse), Sofi Ospina (population Latino-américaine et autres petits groupes ethniques en Suisse), Eunice Carvalho (Portugais), Umberto Castra (communauté italienne), et Afrim Kurtani (ex-Yougoslavie, en particulier Kosovo et Bosnie).
(2) L’Aide Suisse contre le sida développe des projets en direction des femmes prostituées. En Suisse, la traite des femmes force la migration des femmes du Tiers-monde et, plus récemment, de l’Europe de l’Est. Voir, à ce sujet, le rapport du Centre d’information pour les femmes du Tiers-monde, intitulé La traite du malheur : Le marché des femmes en Suisse, Editions Caritas, Lucerne 1992.
Zoom : des francs suisses pour le sida
L’Office Fédéral de la Santé Publique Suisse (OFSP) a mis sur pied dès 1991 le Projet Migrants de prévention sida auprès des communautés étrangères en Suisse (1). Le gros des efforts a porté sur la mobilisation et l’implication des communautés étrangères dans l’élaboration des mesures de prévention du sida en respectant les particularités linguistiques, culturelles et sociologiques des communautés. C’est l’unique expérience en Europe d’un programme entièrement gouvernementale.
La phase pilote du projet ne concernait que les grandes communautés espagnoles, portugaise et turque, pour être étendue plus tard aux communautés latino-américaines, africaine, italienne et de l’ex-Yougoslavie. Depuis le début de l’année, le Projet Migrants ne concerne plus uniquement le sida mais s’est élargi à d’autres questions de santé.
Le Projet Migrants a fait le choix de garder un low profile, choix à la fois tactique et stratégique rendu possible par l’autonomie relative de la santé publique suisse. Une fois un budget forfaitaire accepté par le Conseil fédéral, le choix des champs d’activité relève du directeur de l’office fédéral de la santé publique (OFSP).
Ce fonctionnement a permis à un noyau de sociologues et de médecins de l’OFSP de prendre l’initiative sur le principe du droit à la santé pour tous et munis de 10 % du budget de prévention sida. Un groupe social (les migrants) ne pouvant se protéger qu’à partir du moment où il est informé, le droit à l’information devenait le deuxième principe du travail. Enfin, ils ont compris que la réussite du Projet Migrants dépendrait de sa capacité à impliquer les gens concernés et de s’insérer dans leur vie quotidienne. Fait capital, ces principes de travail ne dépendent aucunement de l’ampleur épidémiologique de l’épidémie chez les migrants.
Mais, alors, comment coexiste le Projet Migrants avec l’impressionnant arsenal répressif suisse de contrôle social des réfugiés et des immigrés (2) ? L’accent sur la prévention a permis en partie de contourner cette question. La capacité du Projet Migrants de répondre aux problèmes de la prise en charge sociale des étrangers, des expulsions de malades, ou de l’accès aux soins des plus démunis semble beaucoup moins évidente. Nous y reviendrons.
Ici, Sofi Ospina, partie prenante du Projet Migrants depuis son démarrage, analyse l’organisation du travail de prévention - capote Don Juan Latex en poche - au sein de la petite communauté latino-américaine.
(1) Voir le rapport final de Didier Burgi, Milagros Cristobal, Hüseyin Demirkan, et Sofi Ospina pour les communautés espagnoles, portugaise et turque (1991-92) et le rapport de monitoring 1991-92, de François Fleury et Mary Haour-Knipe (Institut universitaire de médecine sociale et préventive, Lausanne). La version 1993-95 devrait être publiée début 1996.
(2) Lire à ce sujet : Anatomie d’une défaite, après les votations sur les mesures de contrainte (Les dossiers du collectif du 12 juin, n° 1, Genève, décembre 1994) et le rapport d’Amnesty International sur la violence raciste et sécuritaire en Suisse (Document AI 43/02/94).
Des parcs publics aux stades de football
Stands Don Juan Latex. Il a d’abord été nécessaire de les sensibiliser au rôle important qu’ils pouvaient jouer dans la prévention auprès de la communauté latino-américaine. Une fois convaincus, les organisateurs de fêtes avec orchestres de salsa dans les principales villes suisses - lieu privilégié du brassage communautaire - ont accueilli le stand itinérant d’information Don Juan Latex. Au moins 80 fêtes publiques latino-américaines ont ainsi été couvertes par le Projet Migrants. Environ 12 000 Latino-américains ont reçu un calendrier Don Juan Latex : format carte de crédit, il incite à l’usage du préservatif lors des relations occasionnelles et affiche les numéros des permanences téléphoniques d’information sida en espagnol. Aujourd’hui, Don Juan Latex est bien connu par toute la communauté latino-américaine hispanophone, de Genève à Zurich.
Projet Parcs. Une des médiatrices qui travaillait déjà dans les stands avait remarqué que les nombreuses femmes latino-américaines travaillant en tant que gardes d’enfants se retrouvent au parc chaque après-midi. Elle-même travaillait comme garde d’enfant à l’époque. Sa proposition de projet a été financée tout de suite. Depuis 1992, quatre médiatrices latino-américaines (de nationalités différentes) vont chaque été à la rencontre des femmes Latino-américaines dans les parcs. Les discussions ont largement débordé la seule question du sida, et au moins 800 femmes ont ainsi reçu un matériel pédagogique accompagné de préservatifs. Si nous avons réussi à gagner la confiance de ces femmes, c’est avant tout parce que nous sommes aussi des femmes Latino-américaines, et qu’on a connu des situations similaires.
Cours de formation. Étant donné le nombre important de femmes dans la communauté, et leur position « pas toujours facile » dans la société d’accueil, la priorité est allée au développement de cours de formation pour femmes. En tout, 60 femmes hispanophones ont participé à sept séminaires de formation.
Journées d’information sur le sida. Deux grandes journées d’information autour de la prévention et de la prise en charge des personnes vivant avec le VIH/sida ont été organisées à Genève et à Zurich. Lors de ces journées, des stands d’information trilingues (français, allemand, espagnol) côtoyaient les activités de théâtre, de danse, de musique (DJ et orchestre de salsa) ainsi qu’une exposition de dessins d’enfants sur le thème. Avec en plus un repas traditionnel. Environ 1 400 personnes ont participé aux journées. Le bénéfice a été versé au fonds suisse de solidarité des personnes vivant avec le sida.
Tournoi de football. Le Projet Migrants a sponsorisé deux tournois genevois de la Coupe d’Amérique de Footbal, qui réunit 13 équipes amateurs de toute l’Amérique latine. Une équipe a porté les t-shirts « Don Juan Latex ». Le meilleur gardien a reçu le prix « Don Juan Latex »... Joueurs comme spectateurs sont repartis, capotes Don Juan Latex en poche.
Permanences téléphoniques. Deux permanences téléphoniques en espagnol fonctionnent deux heures par semaine à Bâle et à Genève. La permanence téléphonique a permis d’importantes prises de contact, car les appels proviennent de personnes avec des problèmes et des demandes concrètes (1).
(1) Au sujet des permanences téléphoniques du Projet Migrants, consulter « Analyse des appels parvenus aux permanences téléphoniques en langues étrangères concernant le sida et de leur impact sur les activités préventives futures », de Didier Burgi, Université de Lausanne, août 1995.